lundi 17 février 2014

Tous à poil ! Au secours, les censeurs reviennent

Tous à poil ! Au secours, les censeurs reviennent !


Texte de Claire Franek, Illustrations de Marc Daniau, éditions du Rouergue, 2011

Pauvre littérature jeunesse toujours sous la surveillance pas toujours désintéressée des censeurs de tout poil ! Quand on ne l’accuse pas d’être « une opération de marketing », on va fouiller jusque dans les bibliographies établies par des familles responsables pour la disqualifier. Comme si la loi du 16 juillet 1949 (jugée scélérate par feu Cavanna) et toujours en vigueur ne suffisait pas! Le phénomène est ancien et reprend des forces à chaque période de récession de l’économie et de régression des esprits. On croyait passé le temps où Louis Pauwels (l’inventeur d’une « jeunesse atteinte par le sida mental »), évoquait aussi « le pourrissement des yeux des enfants » par la bande dessinée. Cette fois, c’est un politique en mal de reconnaissance qui croit se refaire une vertu en jouant les vierges effarouchées devant l’album pour enfants : Tous à poil ! Cachez cette nudité que nos enfants ne sauraient voir, clame ce Tartuffe menteur (disciple tardif et attardé des abbés Bethléem et de Parvilliez), prétendant à tort que le livre est recommandé par l’Éducation nationale. Le livre joyeux, festif et décomplexé de Claire Franek et Marc Daniau, publié en 2011 au Rouergue (donc sous Sarkozy) a surtout pour but, à travers des dessins réalistes mais enfantins, de « dédramatiser la nudité », loin des corps parfaits ou retouchés de la publicité. Des gens se déshabillent les uns après les autres pour aller tout simplement et joyeusement se baigner dans la mer.
Le livre de jeunesse n’a pas à être un cours de morale et si on voulait à tout prix lui en inventer une, ce serait celle d’ « une âme saine dans un corps sain ». Pourquoi ne pas faire davantage confiance à l’intelligence des enfants ?  


Tarzan (déjà rhabillé en 1948) Mowgli et Kirikou ont intérêt à bien se tenir ! Faudra-t-il les toiletter, tout comme les manuels d’Histoire ou de SVT ? Ces réacs qui sévissent partout nous ramènent au moins 60 ans en arrière. Ce retour à l’ordre moral n’augure rien de bon dans cette période malsaine et délétère où les bobards et les rumeurs sont amplifiés par les réseaux sociaux.
Heureusement, nous en sommes certain, aucun jeune ne se sert d’Internet, aucun n’utilise son portable ou son smartphone pour échanger des propos, des photos ou des images ! Aucun ne regarde la télé-réalité, ce qui ferait baisser les moyennes scolaires et, Dieu merci, les enfants restent muets ou n’échangent que des propos vertueux dans toutes les cours de récréation !

  

mardi 11 février 2014

Nouvelle édition 2014 de "Fictions et journaux pour la jeunesse au XXe siècle"

Nouvelle édition 2014

Illustration : Renaud PERRIN  

FICTIONS ET JOURNAUX POUR LA JEUNESSE AU XXe SIÈCLE

Dans cette version augmentée, entièrement revue et corrigée en 2013, ce panorama unique des auteurs et des collections de fictions pour la jeunesse du XXe siècle replacés dans leur contexte, constitue un précieux outil de travail, sans être ni un dictionnaire, ni une anthologie ou un guide prescripteur. Instrument de culture générale, remis à jour grâce aux nombreux travaux et publications de ces dernières années, exhumant parfois des collections oubliées, il espère affiner le regard de chacun sur les livres et les journaux de l’enfance et de l’adolescence du XXe siècle.
En cheminant, chronologiquement, sans exclure les sentiers buissonniers, dans une sorte de « continent perdu », beaucoup s’aviseront de reconstituer leur bibliothèque, celle de leurs parents ou grands-parents. L’approche minutieuse des collections, des œuvres, des auteurs et illustrateurs, de tous les genres et de tous les supports, permet de partager le plaisir de lire et de l’ouvrir aux jeunes générations.
À bonne distance des jugements esthétiques, historiques ou moralisateurs, cette rétrospective ne tolère pas d’impasse chronologique, intègre la presse des jeunes, l’album illustré et la bande dessinée, en esquissant l’influence du cinéma, de la télévision ou des jeux vidéo. 
Cet ouvrage de référence, nécessaire pour le bibliothécaire et le documentaliste, restitue un pan indispensable de la culture actuelle, comble une lacune et veut aboutir au décloisonnement d’une littérature diverse, imaginative, foisonnante et talentueuse, encore sous-estimée par les adultes malgré ses succès évidents auprès de la jeunesse.

Raymond Perrin, auteur depuis 2001 de plusieurs essais qui sont devenus des ouvrages de références incontournables sur l’histoire des livres et des journaux pour la jeunesse, a récemment publié un essai sur La Lettre de Gênes de Rimbaud, une Histoire du polar jeunesse et une adaptation libre de L’Épopée du roi Gilgamesh et de son ami Enkidou.
 Lecteur des romans de Pierre Pelot à qui il a consacré plusieurs cahiers et essayiste éclectique, il a aussi collaboré à plusieurs dictionnaires récents sur le roman populaire francophone, les littératures de l’imaginaire et la littérature de jeunesse.  
                    
           Édition 2014 : 558 pages ; 24 * 15,5 cm ; 43 € ISBN 978-2-343-02483-7
                                                            EAN 9782343024837
Maquette et illustration de couverture : Renaud Perrin

Table des matières réduite

Chronologie de la littérature de jeunesse des origines à la fin du XIXe siècle
I Du début du XXe siècle à 1914 : les illustrés en rivalité avec le roman juvénile
II De la longue guerre idéologique aux lendemains moroses (1914-1920)
III Décennie 1921-30 : Collections nouvelles, durables et naissance de la « vraie » bande dessinée
IV La décennie des éducateurs, concurrencés par la bande dessinée (1931-1939)
V 1939-1944 : Presse et littérature prises au piège de la guerre : Collaboration et Résistance
VI 1945-1948 : Des lendemains de guerre difficiles mais foisonnants
VII De 1949 à 1958 : Une presse surveillée mais une édition dynamique
VIII 1959-1968 : De nouveaux ados en quête d’identité et d'autonomie
IX 1969-1976 : Des ondes de choc parfois tardives dans la presse et l'édition  jeunesse
X 1977-1987 : Essor et réussite des collections de poche juvéniles et nouvelles donnes d’une littérature en voie de légitimation
XI 1988-1993 : Nouveau look pour les « poches », déclinés selon l’âge et le genre
XII 1994-2000 : Une démultiplication extrême des collections selon le niveau et les thèmes,  une nouvelle image du « poche »
XIII Etat succinct des lieux : Dominantes et tendances actuelles
XIV Documents annexes
Les auteurs publiés en jeunesse et leurs pseudonymes
Héros principaux et personnages de série des fictions pour la jeunesse
Chronologie des collections pour la jeunesse, des principaux faits éditoriaux et des évolutions des livres et des journaux juvéniles au XXe siècle 
Bibliographie générale, ouvrages consultés 
Index des principaux noms de personnes


Merci à Noémi Goldstein des éditions l’Harmattan pour sa relecture efficace, vigilante et son savoir-faire dans la fabrication du livre.

Merci à l’éditeur qui a maintenu le prix de la 1ère édition de 2009 (43 €). 

vendredi 27 décembre 2013

Thierry de Royaumont, B.D. mythique dans Bayard, dès 1953 (2)

Thierry de Royaumont, dans Bayard, il y a 60 ans (2)


Les 3e et 4e épisodes du cycle « Thierry de Royaumont » sont les plus intéressants. Le scénario est très travaillé, sans clichés avec des dialogues toujours justes et le dessin de Pierre Forget a gagné à la fois en vigueur, en précision et en souplesse. La variété des plans et des angles est remarquable. L’architecture « vertigineuse » (selon Jean-Pierre Dionnet) des châteaux, des villes,  des coupoles et des minarets et des sites divers (comme le krak des chevaliers) est bien mise en valeur par les plongées et contre-plongées et par un dessin volontiers fantastique, mêlant réalisme et burlesque.

 
3e épisode de la série, L’Ombre de Saïno, prépublié dans Bayard de mars 1957 à mai 1958, devient un album « Ciné-Color » en couleurs, dès 1958. (Pierre Forget alors mène de front la 2e série « Mic et Mac » dans Bayard).  
Thierry a emmené Leïla dans l’immense château de son oncle Enguerrand de Coucy.  
Un complot d’ampleur mondiale est dirigé par Saïno, le maître de la poudre qui a détruit le château de Royaumont. L’homme sans visage incarnant le mal diabolique, dans ses chambres souterraines, a pour but d’asservir toute la France et le récit bascule dans la science-fiction.   


Le 4e épisode, Pour sauver Leïla, prépublié dans Bayard d’octobre 1958 à octobre 1959, ne paraît en album qu’en 1987. L’amie de Thierry est prisonnière du fameux Saïno à la tête d’une société secrète internationale. Toujours épaulé par ses fidèles compagnons, le noble Thierry va se rendre en Libye à Tripoli avant de gagner la cité interdite de Saïno et de ses cinq seigneurs, une cité fantastique construite au creux d’un cirque rocheux. Thierry masqué, après son introduction dans la cité, pour approcher sa bien aimée, doit accepter de subir l’entraînement des saïnos...    
La série aurait pu continuer si le père Sève n’avait pas été appelé en 1959 à diriger le mensuel Rallye Jeunesse. Quant à Pierre Forget, d’ailleurs mal rétribué pour son immense et splendide travail, il est retourné à la gravure des timbres-poste, une tâche où il excellait aussi. 
En 1986, Bayard-Presse réédite L’Ombre de Saïno et l’année suivante paraît enfin l’album inédit Pour sauver Leïla.  
Les éditions du Triomphe ont republié en 6 volumes (deux pour Le Secret de l’émir, 2 pour La Couronne d’épines), les 4 épisodes du cycle entre 1994 et 1997. 
Puisque le cycle s’est un peu brutalement interrompu, souhaitons qu’un habile scénariste actuel de B.D (nous n’en manquons pas) et qu’un tout aussi habile dessinateur aient la bonne idée de poursuivre la série…




Thierry de Royaumont, une B.D. mythique dans Bayard, il y a 60 ans

Thierry de Royaumont, dans Bayard, il y a 60 ans (1)

Pour mon copain Bernard,
parti depuis plus de 3 ans déjà
vers d’autres rivages
et qui aimait aussi cette B.D.


Je ne voudrais pas que l’année 2013 se termine sans que je signale l’apparition mémorable dans l’hebdomadaire Bayard, à partir du mois d’août 1953 et jusqu’en 1959, de la bande dessinée médiévale mettant en scène le « héros » Thierry de Royaumont et ses compagnons hauts en couleurs.
Dès les premières planches parues de ce véritable chef d’oeuvre, le dessin de Pierre Forget (1923-2005) qui va d’ailleurs évoluer et s’améliorer au fil des 4 albums de la série séduit tant les lecteurs que le bouche à oreille attire de nombreux admirateurs. (Le scénariste avait choisi Pierre Joubert, un illustrateur souvent confondu avec Forget mais l’artiste était trop occupé et préférait d’ailleurs l’illustration à la bande dessinée). 


On ignorait, à l’époque que le scénario extrêmement travaillé et original (même s’il s’inspire vaguement du récit Raoul du Vertfaucon, de Max Colomban), évoluant peu à peu vers l’étrange, voire le fantastique, était écrit par le père assomptionniste André (ou Marie-Paul) Sève (1913-2001), caché sous le pseudonyme de Jean Quimper.
Au temps de Philippe Auguste, quand Thierry décide de se rendre en Syrie pour y trouver des preuves de l’innocence de son père Arnaud de Royaumont accusé de trahison en Terre Sainte, il a la chance, en route, de faire la connaissance de compagnons exceptionnels : Galeran, surdoué cultivé, jongleur et prestidigitateur, Sylvain, vrai titi parisien, manuel adroit et débrouillard, plein d’humour mais toujours affamé et Gaucher, le géant colossal au grand cœur.


Le premier épisode : Le Secret de l’émir paru du 9 août 1953 au 10 octobre 1954 (devenu l’album Le Mystère de l’émir, malheureusement imprimé dans une unique et horrible encre verte), est constitué de 124 pages publiées à raison de deux planches par semaine (avec suspense obligé en fin de 2e page). On y fait déjà la connaissance de la charmante et douce princesse brune orientale Leïla, présentée comme la fille de l’inquiétant émir de Homs à l’identité mystérieuse. Pierre Forget met peu à peu en valeur la sensualité de celle qui devient très vite amoureuse de Thierry.   
(Il faut noter une courageuse dénonciation des atrocités commises par les Croisés dans un village musulman de Syrie.)


                 (Réédition en 2 tomes des éditions du Triomphe en 1994)

Le cycle de Thierry se poursuit avec La Couronne d’épines, épisode à la tonalité religieuse, prépublié dans Bayard en 1955 et sorti en un album théorique de 66 planches en 1956 (mais avec 3 planches absentes). Thierry, partant de Constantinople, fait échouer un complot turc dont le but était de s’emparer de la précieuse relique accaparée par le roi des Bulgares mais il devra se méfier du jeune Sandros qui s’est joint à son équipe.   


 Pour Bayard, Pierre Forget avait déjà dessiné Grenouille de la Première des Halles (1951) et Grenouille en Bretagne (51-52) sur un texte de Jean-Louis Foncine, Faucon Noir en 1952-53 (scénarisé par Michel Bernard), Les Sept samouraï (d'après Kurosawa), avant la série Mic et Mac.

Pour en savoir plus, lire :
HOP ! N° 11, N° 12, N¨13, N° 14, 1977 : dossier Pierre FORGET  
HOP ! n° 64, 1994 : Profil FORGET, page 38
HOP ! n° 106, 2005 ; nécrologie de Pïerre FORGET, page 56
Le Collectionneur de Bandes dessinées n° 34, 1982, La Bonne Presse (2), p. 8-10
Télérama n° 1854, 31/07/85 : Mon royaume pour une B.D. !Michel Daubert, p. 24-25 



mercredi 11 décembre 2013

Henri Laurens et la collection "Plume et crayon"

Quand l’éditeur Henri Laurens, au début du XXe siècle, se tourne vers l’enfance grâce à sa collection "Plume et crayon"…

Dans le Cercle des collections disparues", je suis heureux de faire entrer aujourd'hui "Plume et crayon".

  
Au début du XXe siècle, l’éditeur parisien Henri Laurens (1861-1933) avait déjà lancé la collection "Les Chefs-d’œuvre à l’usage de la jeunesse", illustrée par Robida (Les Voyages de Gulliver, 1904), Gustave Fraipont (Robinson Crusoé, 1906) ou Henry Morin (Les Contes de Shakespeare, 1913). Toujours soucieux d’esthétique, privilégiant plutôt l’illustration que le texte, il demande à des artistes renommés à l’époque (peintres, lithographes, dessinateurs, illustrateurs, voire caricaturistes…), de fournir « texte et dessins » pour sa nouvelle collection "Plume et crayon", abondamment illustrée et accessible à la jeunesse. Les ouvrages de tous ces artistes qui n’œuvraient guère pour les adultes sont agrémentés d’illustrations en noir et blanc et de planches en couleur. 




C’est ainsi qu’Albert Robida (1848-1926) réalise trois romans historiques : Les Assiégés de Compiègne (1905), L’Île des Centaures (1912) et Le Trésor de Carcassonne (1923). Les jeunes trouveront sans doute plus distrayants et proches d’eux, les ouvrages d’Henri-Louis Avelot (1861-1933) tels que Le Tour du monde de Philibert (vers 1908), Les Bonnes idées de Philibert (vers 1912) ou Arthur veut… Arthur ne veut pas, fournissant des images gaies et humoristiques. Les petits ont pu se délecter des histoires concoctées par Lucien Métivet (1863-1932) : Jean-qui-lit et Snobinet (1909) et de celles des fillettes Délurette et Lambine. Les jeunes lecteurs et lectrices, amateurs de fantaisie et d’histoires d’animaux humanisés ont pu apprécier Clown, La Poule à poils (1904) et surtout Le Boy de Marius Bouillabès (il s’agit d’un éléphant dessiné avec beaucoup d’humour et le texte intégral illustré est lisible sur Wikisource), trois ouvrages dus à Auguste Vimar (1851-1916) et sans doute très appréciés.


Le dessinateur belge (naturalisé Français) Gustave Fraipont (1849-1923), connu, par exemple, pour ses ouvrages sur Les Vosges et sur Le Jura, use de pédagogie et de sérieux pour écrire et illustrer André le Meunier, Yves le marin et Nouvelles histoires sur de vieux proverbes. C’est bien un récit d’anticipation que propose Henriot (alias Henri Maigrot, 1857-1933) avec Paris en L’An 3000 (en 1910). Après le passage d’un météore, les grandes villes dont Paris sont couvertes d’une épaisse couche de glace.


D’autres artistes ont réalisé un unique ouvrage. Par exemple, Louis Morin (1855-1938, Grand’mère avait des défauts !), David Burnand (1888-1975, Monsieur de la Tracassière). Les Mémoires d’un perroquet (particulièrement voyageur) de Pierre Noury (né en 1894, connu comme illustrateur des grands textes littéraires), bénéficie de quatre dessins en couleur hors-texte, en plus des gravures en noir et blanc. Cette collection n’a sans doute été accessible qu’aux enfants des familles aisées et elle semble généralement ignorée des histoires du livre de jeunesse.

Ce texte constituera la page 56 de la nouvelle édition 2013 de l'essai :
Fictions et journaux pour la jeunesse au XXe siècle


mardi 23 juillet 2013

Nouvelle du Prix François-Jodin 2013 : Tommy, le copain d'enfance inattendu

Prix François Jodin 2013 (organisé par la ville de Saint-Dié-des-Vosges et le quotidien Vosges Matin) : décerné en juin 2013 à Raymond PERRIN (Saint-Amé) pour sa nouvelle :

Tommy, le copain d’enfance inattendu

Dire quand et comment j’avais fait sa connaissance, c’était impossible. Ce fut sans doute un jeudi, au retour des courses à l’épicerie du quartier. On s’offrait à l’occasion quelques caramels à un franc. Or, nos habitudes d’écoliers du cours moyen avaient changé. Sans doute un meneur de la bande avait-il réussi à imposer la nouvelle mode. Nous avions jeté notre dévolu sur le chocolat, sans doute en raison des privations de la guerre, d’un semblant de prospérité retrouvée.
Il fallait voir avec quelle jouissance nous découvrions sous le papier d’emballage l’aluminium brillant sur lequel reposait la vignette colorée, notre passion. L’image convoitée rejoignait l’album-collecteur. La quête n’avait pas de fin. Après les Merveilles du Monde, les Paysages de France, la série des coureurs du Tour, notre appétit d’images, déjà nourri par nos illustrés violemment colorés, était insatiable….
C’est alors qu’était apparu le nouveau copain, avec sa tête souriante au visage très foncé, aux yeux ronds expressifs sous des cheveux frisés et crépus. Nous fûmes convaincus qu’il pouvait être des nôtres en voyant sa salopette bleue ornée sur la fesse d’une énorme pièce reprisée avec du gros fil noir. Ce signe de fraternité manifestait son appartenance probable à un milieu social proche du nôtre et son goût pour les jeux qui mettaient à mal nos modestes vêtements. Nous venions de lancer une nouvelle mode.
Celle de glisser sur les pentes douces des prés à l’aide d’une planche vaguement rabotée, enduite de bougie pour la rendre lisse. Au contact de la moindre dénivellation, la planche stoppait sa course. Nous étions projetés en avant, au prix d’une belle déchirure dans notre fond de pantalon. J’imaginais déjà notre nouvel ami nous accompagnant pour saisir à belles mains les truites arc-en-ciel du ruisseau ou les grenouilles de Mare-Sèche, marauder les cerises de la vieille Maria, faire ensemble mille cabrioles en vélo ou se lancer en parachute depuis les cimes des bouleaux flexibles.
Un peu ventru, le nouveau compagnon était aussi gourmand que nous. Son regard, tantôt naïf, tantôt roublard, suscitait la sympathie. Il fallait voir sa curiosité devant la vitrine exposant un chien primé lors d’une exposition canine. Les mains dans les poches d’une salopette couvrant la majeure partie d’une chemise à carreaux blancs et rouges, il paraissait attendri par l’animal esseulé. En fait, je retrouvai Tommy, (c’est le nom que je lui donnai intuitivement), près d’une usine à la grande cheminée de briques et aux toits crénelés comme ceux du tissage où travaillaient mes parents, harassés par le staccato infernal des métiers. Pour gagner quelque argent de poche, il avait convaincu le propriétaire d’un chien à tondre. Son travail pourtant consciencieux avait déplu à l’animal et Tommy avait fui dans un arbre, jusqu’au clair de lune, attendant que le chien apaise sa rancune. Chaque semaine, notre ami enrichissait notre mémoire d’aventures peu banales. Elles étaient pleines de couleurs vives qui égayaient notre quotidien gris et ennuyeux. Peu importe si ce qu’il nous montrait était ou non vraisemblable. On se doutait bien qu’il n’avait pas réellement été arbitre ou photographe sur un stade comme il le faisait croire. Ses histoires sobrement contées se terminaient en farce et nous nous contentions d’en rire. Ses déboires en cuisine quand il jonglait avec les assiettes finalement fracassées sur le sol ou lorsque sa recette trop personnelle conduisait ses invités à l’hôpital nous amusaient parce qu’il riait de lui-même.
L’affaire prit une autre tournure quand un ainé nous demanda si on s’intéressait encore à ces histoires de « nez-gros ». Naïvement, je répliquai que Tommy n’avait pas le nez gros, qu’il était seulement un peu épaté. Tout le monde s’esclaffa et on me fit vite comprendre qu’il voulait dire « négro » ! J’avoue que le fait qu’il soit noir m’avait alors échappé, j’étais choqué par cette façon de le nommer. Fâché de la tournure des événements, je répondis que ces Noirs avaient contribué à la libération de notre région en payant le prix fort, comme on pouvait le voir sur les rares monuments consacrés aux Tabors et Sénégalais.
Un souvenir brûlant me revint en mémoire. Quelques années plus tôt, nous avions dû quitter nos caves et notre village en feu et bombardé de toutes parts. Après une marche pénible, la rivière ayant quitté son lit pour occuper la chaussée, nous étions à la sortie du hameau. Le dernier pont était détruit. Des soldats étaient là pour nous aider à quitter ces lieux dévastés afin de gagner une contrée moins hostile. Je reverrai toujours ce jeune soldat noir qui m’empoigna vigoureusement et me déposa de l’autre côté de la rivière en crue.
Etait-il venu de sa lointaine Amérique pour être débarqué en Normandie ou était-ce un soldat africain de l’armée en marche depuis l’Afrique du Nord ? J’ai toujours préféré ne pas le savoir pour toujours associer les deux possibilités dans ma mémoire reconnaissante.
Le lendemain, en classe, un autre événement plus grave devait se produire. L’institutrice avait sa tête des mauvais jours. Les cahiers du jour corrigés, empilés sur le bureau, laissaient présager la longue litanie des reproches assortie des centaines de lignes à copier pour nos fautes et nos erreurs. Mais en redressant son opulente poitrine, elle prit un ton solennel pour révéler un « scandale ». Des passants du quartier avaient retrouvé dans un fossé une tablette de chocolat à peine entamée mais délestée de sa vignette colorée et l’avaient rapportée à l’institutrice pour une leçon de morale. Nous avions compris que l’image disparue évoquait une histoire de Tommy, alias Chocorêve, le petit Noir qui nous distrayant tant. Comme nous échangions nos doubles au vu de tous dans la cour de l’école, nous étions tous suspects. L’institutrice dont le mari était gendarme nous promettait les pires tourments, jusqu’à une nuit en prison si le coupable ne se dénonçait pas. Personne ne broncha. Qui avait commis cette sottise bête et choquante alors que les restrictions de la guerre hantaient nos mémoires ? Nul ne le sut jamais mais la collecte des vignettes des aventures du petit Noir s’arrêta net.
Qu’importe, le même dessinateur venait d’entreprendre les aventures d’un petit Indien d’Amérique. Je savais maintenant à qui m’intéresser ? 



P. S. : Cette nouvelle mêle intimement Histoire et fiction, une fiction qui s’accorde beaucoup de libertés par rapport à la première.
A propos du personnage de Chocorêve, utilisé par le chocolat Ibled, on sait que c’est une invention du dessinateur signant « Rol. » lequel Rol. raconte d’abord  ses aventures dans le journal La Voix du Nord. Mais Rol. est-il Roland Venet (né en 1919 selon Henri Filippini) ou Rochelle (bien connu des lecteurs du Journal de Tintin) ou les deux ? Le mystère demeure.
Rol a dessiné dans de nombreux journaux, en particulier dans Tintin (le petit Indien Wa-Pi-Ti, couverture de L'Anneau d'Athanase dans le n° 236 du 30 avril 1953...),  dans Line pour Miche et Mouche, dans Record... Wa-Pi-Ti a également été publié au cours des années 50, en "strips", par La Vie catholique.
Comme le quotidien Vosges Matin ne publie pas la nouvelle qui comporte environ 6000 signes, la voici.  

L'épopée du roi Gilgamesh et de son ami Enkidou

Livre paru le 16 juillet 2013



L'épopée du roi
Gilgamesh
et de son ami Enkidou

Souviens‑toi longtemps de ce roi puissant, j
Pour un tiers humain, changé en tyran. 
Sa propre cité, il l'a édifiée,
La muraille d'Ourouk, il l'a érigée.
Bâtisseur de temples, il mit ses exploits
Dans la lazulite gravée pour les rois.

L’épopée de Gilgamesh et de son ami Enkidou, vieille de quelque quatre millénaires, est la première oeuvre littéraire connue. Elle exalte les valeurs de l'amitié et de l'amour, exprime la crainte de la mort et le prix inestimable de la vie.
Inspirée très librement de plusieurs traductions savantes françaises, voici une adaptation en huit chapitres du récit retrouvé sur une douzaine de tablettes d'argile mésopotamiennes, plus ou moins complètes. Ces tablettes, pièces d'un puzzle reconstitué mais mutilé, content le fabuleux destin d'un roi qui refuse de mourir et évolue de la tyrannie vers la sagesse.
Comme beaucoup d’adaptations actuelles, cette version s’inspire des diverses traductions connues, en particulier celles de G. Contenau (1939), de J. Bottéro (1992) et de R. J. Tournay et A. Shaffer (1994). En étant fidèle à la tradition mésopotamienne, l’objectif essentiel consiste dans le respect d’une triple contrainte pour restituer à la fois un poème, un récit épique continu et un ensemble de dialogues indispensables. Dès le prologue apparaissent plusieurs poèmes qui préservent images et lyrisme de l’épopée. Il convient de conserver la sensualité du poème et l’aspect humain et universel d’une œuvre majeure.
Alliant vers et prose pour rester fidèle à la tradition mésopotamienne, le texte adopte une lisibilité contemporaine et propose une version cohérente et accessible aux lecteurs actuels, jeunes ou moins jeunes.

(Edition pourvue d’une carte de la Mésopotamie, d’un index des noms propres et d’une bibliographie)

Raymond Perrin, auteur de plusieurs essais qui sont devenus des ouvrages de référence incontournables sur l'histoire des livres et des journaux pour la jeunesse, a également collaboré à plusieurs dictionnaires. Il a aussi publié, outre une Histoire du polar jeunesse. Romans et bandes dessinées,  des articles, des dossiers, et sur le romancier Pierre Pelot et sur le poète Arthur Rimbaud, ce dernier étant en outre gratifié d’un essai.

Maquette et illustration de couverture: Renaud Perrin.
ISBN : 978‑2‑343‑01261‑2 

Une nouvelle édition corrigée, non "officielle" et considérée seulement pour l'instant comme un nouveau tirage, a été effectuée en septembre  2013. Je vous conseille d'exiger cette édition dans vos éventuels achats.

lundi 22 juillet 2013

Imaginales 2013 Festival des mondes imaginaires d'Epinal : quelques photos

Imaginales 2013 Festival des mondes imaginaires d'Epinal


Pourquoi cette diffusion tardive ? On pourrait croire que mes photos étaient tombées dans une faille spatiotemporelle. La réalité est plus prosaïque.  Je suis allé aux Imaginales le vendredi 24 mai et j’ai assisté à quelques débats faisant intervenir surtout des auteurs qui publient en « jeunesse ».
En particulier, celui qui se déroulait sous le chapiteau du « Magic Mirrors 2 », intitulé : Ecrire pour de jeunes lecteurs et les passionner. Etaient présents Timothée de Fombelle (présent pour la 1ère fois aux Imaginales), Carole Trébor (lauréate du Prix des Collégiens 2013), Xavier Müller et le Spinalien Johan Heliot.
Autre débat intéressant (mais ils le sont tous !), celui qui se déroulait l’après-midi sous le « Magic Mirrors 1 », animé par l’excellent Christophe de Jerphanion, qui connaît toujours à fond ses dossiers et a lu tous les livres dont il parle. On y remarquait Alain Grousset et Brigitte Egémar. 

J’ai pris quelques photos des gens présents sous la bulle du livre, espérant en prendre d’autres le samedi, en particulier des auteurs féminins. Or, je ne suis pas retourné aux Imaginales, ni le samedi ni le dimanche... Il en résulte un déséquilibre évident puisque ne figurent pas parmi les photos prises en 2013 (en me limitant aux « auteurs jeunesse »), Samantha Bailly, Manon Fargetton, Gugule, Justine Niogret, Carina Rozenfeld, Marie-Charlotte Delmas, etc.
Pour tenter de compenser, j'ai repris quelques portraits des Imaginales 2012.    
Je précise que j’ai été enchanté de rencontrer Simon Bréan dont je venais de lire l’excellent essai : La Science-fiction en France Théorie et Histoire d’une littérature, paru aux Presses de l’université Paris-Sorbonne en 2012. Rien à voir avec la littérature jeunesse mais cet ouvrage renouvelle et réactualise la lecture de certains auteurs comme Jean-Pierre Andrevon ou Pierre Pelot, par exemple.  

Voici donc un aperçu si partiel et si subjectif que j’ai longtemps hésité à vous le proposer.



dimanche 3 mars 2013

Maurice Rosy, enchanteur du journal de Spirou


Maurice Rosy (1927-2013), enchanteur  de « l’Age d’or » de Spirou

C’est un exceptionnel graphiste, éditeur, scénariste et dessinateur qui nous a quittés le 23 février 2013.


Grâce à Yvan Delporte, ce fils de cloutier autodidacte et musicien (son père refuse qu’il entre dans une école d’art), grand pianiste de jazz, entre au journal de Spirou  comme « donneur d’idées » auprès de la rédaction. Cette fonction unique lui est attribuée par Charles Dupuis. En fait, il devient très vite directeur artistique puis rédacteur en chef et se distingue comme scénariste de plusieurs séries très populaires. Par ses heureuses initiatives, Rosy a fortement contribué à la naissance de l’âge d’or du journal de Spirou.
Pour la série Spirou et Fantasio dessinée par Franquin, on lui doit le scénario des épisodes  Le Dictateur et le champignon (inventant le fameux gaz Métamol), La Corne du rhinocéros et Les Pirates du silence. C’est lui qui fait parler le premier le Marsupilami.
Il joue un grand rôle (donnant ainsi leurs chances à de nombreux dessinateurs talentueux) dans la création du journal grand format Risque-Tout (1955-1956) mais dont la diffusion géographique a été malheureusement restreinte.


C’est lui qui avec son copain Delporte ouvre Spirou à des formes d’humour nouvelles et à des séries inhabituelles.
C’est lui qui crée la série Boule et Bill, dessinée par Jean Roba, dans le fameux mini-récit (inséré dans Spirou) : Boule contre les mini-requins.
C’est lui qui scénarise le deuxième épisode de Jerry Spring, Le Splendide cavalier (devenu  Yucca ranch, en album), la série dessinée par Jijé.
C’est lui qui crée le rôle du mythique méchant Monsieur Choc, en habit et masque de fer, pour la série Tif et Tondu, dessinée par Will et dont il scénarise plusieurs épisodes avant de passer le relais à Maurice Tillieux.
En éditeur visionnaire, c’est lui qui invente la première collection de poche de BD avec « Gag de poche ». Si certains jugent la collection éphémère, qu’ils considèrent tout de même que 65 titres sont parus dont le rare Gaston biographie d’un gaffeur. C’est là que les Peanuts de Charles Schulz été d’abord traduits et Rosy y scénarise plusieurs épisodes de Bobo, l’éternel évadé qu’il a conçu pour le dessinateur Paul Deliège. Pour Bara, Rosy donne encore la parole à Max l’explorateur, jusqu’alors muet.     


C’est encore lui qui fait parler le chien policier Attila, à une époque où Derib n’était encore qu’un jeune dessinateur.
Après que son ami Delporte doit quitter Spirou, il  quitte Dupuis et la Belgique et s’installe à Amsterdam puis à Paris où il veut vivre de ses dessins. Il travaille à la fois pour la presse des adultes et pour celle des jeunes (chez Bayard). Il illustre de nombreux livres pour enfants de Béatrice Rouer, Jacqueline Held (série Croktou), Eveline Reberg, etc. 

Espérons que nous verrons paraître cette année son autobiographie en bandes dessinées, dont la publication était prévue à l’occasion des 75 ans du journal de Spirou.