mercredi 28 février 2018

Passage Saint-Ange, un roman de Claude Bailly (Hélène Chaulet, 1914-1994), alias L.N. Lavolle


« Le Livre tv » : Passage Saint-Ange de Claude Bailly (Hélène Chaulet, 1914-1994), alias  L.N. Lavolle, alias Denise Glize

Passage Saint-Ange, un récit de Claude Bailly, publié en 1964 dans la collection « Le Livre tv » sous le n° 11, aux éditions de l'Amitié, illustré par J. Daynié, a des aspects qui devraient interpeller les lecteurs d’aujourd’hui.
Précisons d’abord que Claude Bailly est un des pseudonymes d’Hélène Chaulet (née au Vietnam en 1914, décédée à Biarritz en 1994), passionnée d’archéologie et d’ethnologie, grande voyageuse. Elle est surtout connue sous pseudonyme de L.N. Lavolle (L.N. pour Hélène) et sous celui, plus rare, de D. Glize (pour Émeutes à Kaboul en 1971).


L’action de Passage Saint-Ange, dans le 17e arrondissement de Paris, se situe dans un quartier populaire aujourd’hui disparu (ou plutôt complètement transformé en une impasse bordée de hauts immeubles modernes et d’arbres, entre l’Avenue de Saint-Ouen et la Rue Jean Leclaire).
Comme toujours dans ses romans, avec un grand souci documentaire, Claude Bailly écrit, p. 8 : « Les lampadaires éclairaient  les 3 blocs rouges des H.L.M., les trottoirs jonchés de poubelles et de détritus, et, plus loin, les masures du passage Saint-Ange, qui venaient buter contre le haut mur que les enfants nommaient entre eux la Citadelle ».


Ces enfants d’origines ethniques très diverses (Maghrébins, Arméniens, Chinois, Iraniens, Polonais, Hongrois, Italiens, Portugais) se nomment Jacinto, Dominik, Berjouk, Bela, Satvi, Reza, Nam et Clara. Ces enfants du Clan des chats (parce que l’eau à l’hôtel est coupée très tôt), formait « une jeunesse grouillante, mal lavée, mal peignée, qui devait se coucher sans se donner la peine de se déshabiller » et qui ne mangeait pas à sa faim. Elle s’oppose parfois aux enfants des H.L.M. rouges, habitants légaux et bien nourris.  Le Clan des Chats récupère des bouteilles dans les poubelles pour les vendre à un marchand du quartier.
Parce que la cage d’Akbar, un mainate apprivoisé et une radio transistor portative ont disparu, la police soupçonne les enfants du quartier qui redoutent qu’elle découvre que les habitants vivent « dix ou douze par chambre ». « Les chambres d’hôtel changeaient sans cesse d’occupants. Passage Saint-Ange, les gens achetaient trois ou quatre heures de sommeil, comme d’autres achètent un morceau de pain » (p. 26). Nicole, une fille des H.L.M., déclare à Jacinto, chef du Clan des Chats, le plus apte à comprendre les nombreuses langues du quartier,  que « la citadelle sera bientôt démolie puisqu’on va raser les taudis du passage, avec leurs puces et leurs punaises (…) pour y bâtir d’autres H.L.M. ».  Il est vrai que le passage est une « ruelle putride aux rigoles stagnantes d’eau de lessive, aux tas de légumes pourris, lancés par des mains négligentes du haut des fenêtres. »  
Quand la police visite les hôtels, les occupants en situation irrégulière ont eu le temps de fuir mais Jacinto, l’adolescent portugais de 13 ans, est emmené au poste … où. il joue bientôt aux cartes avec les agents ! En fait, seuls le chat de gouttière Nakib et le chien Nabi qui sert de guide à l’aveugle Clara ont aperçu le voleur.


Dirigé cette fois par le jeune Chinois Nam, le Clan des Chats décide de faire des recherches au marché aux puces de Saint-Ouen pourtant très éloigné. Il faut traverser le boulevard périphérique avant d’arriver aux roulottes de tziganes où la jeune aveugle Clara chante accompagnée par le guitariste tzigane Matéo, l’oncle de Bela, qui reconnaît en elle une grande artiste. Un journaliste de la télévision assiste à la scène... Les enfants se dispersent pour visiter les brocanteurs de la Porte de Clignancourt, d’autres, le coin de la cité Jules-Vallès ou le marché Paul Bert.
En revenant vers une fête foraine, les enfants entendent des cris. C’est le chat Nakib et son ami le chien Nabi qui provoquent le singe dressé Joko et mettent son dompteur en fureur. En fait, Joko a fait une fugue la nuit dernière et c’est lui qui a pris la cage d’Akbar et le poste de radio. Le Clan des Chats est soulagé.           
Mais Clara a disparu. Le Clan des Chats se rend au poste de police, récupère Jacinto et demande que l’on retrouve Clara. Les recherches sont vaines jusqu’au moment où les enfants et les adultes du quartier se tenant devant trois appareils de télévision d’un bazar du passage regardent un reportage intitulé « Une heure au marché aux puces ». Soudain, le documentaire se termine sur le chant d’une enfant à la voix inoubliable et merveilleuse : c’était Clara accompagnée par le guitariste Matéo.


Ce roman, sans être pesant, prône la tolérance et la solidarité, des qualités aussi mises à mal aujourd’hui que parfois les droits des enfants et ceux des migrants. Certes, le récit n’est pas sans défaut. Qui peut croire qu’un chat et un chien puissent se conduite en détectives ? Le marché aux puces paraît bien éloigné du Passage Saint-Ange. Sur 8 pages, l’auteur intègre un conte indien, Les deux frères, qui brise le rythme du récit.
Néanmoins, ce roman mérite d’être redécouvert car il n'a rien perdu de son actualité. 

dimanche 25 février 2018

Collection "Le livre tv" aux éditions de l'Amitié G.T. Rageot (1963-19*64)


La collection « Le livre tv » aux Éditions de l’Amitié G.T. Rageot

Les Éditions de l’Amitié créent l’éphémère collection illustrée au format de poche : "Le Livre TV" qui ne fournira que 13 titres de 1963 à 1964. Pourquoi ce titre ? Parce que la couverture cartonnée et quelques hors-texte présentent des illustrations photographiques inscrites dans un écran de téléviseur aux bords arrondis ! On est passé en France de moins de 4000 récepteurs en 1950 à plus d’un 1 400 000 en 1959 et la 2e chaîne va apparaître en 1964. C’est le type de collection qui ne change que d’enveloppe.
Cet astuce de l’image inscrite dans un écran de l’époque n’est même pas original puisque le procédé est déjà utilisé depuis 1961 et jusqu’en 1963 par les édition O.D.E.J. pour leur collection « Junior ». 
À l’heure où l’on diffuse les feuilletons : Thierry La Fronde, héros médiéval créé par Jean-Claude Deret, superbement incarné par Jean-Claude Drouot, Le Chevalier de Maison-Rouge (d’après Dumas) avec le virevoltant Michel Le Royer, et Au nom de la loi, inséparable de l’image de Steve Mac Queen (Josh Randall) et de sa carabine au canon scié, la collection ne publie aucun récit lié à la télévision, à une exception près.
En effet, dans un récit situé dans le XVIIe arrondissement de Paris, intitulé Passage Saint-Ange, l’auteur Claude Bailly (c'est un des pseudonymes d'Hélène Chaulet) fait apparaître, pour la plus grande joie de ses jeunes amis du quartier populaire, la jeune fille aveugle Clara, « à la voix d’une pureté merveilleuse », sur un écran de télévision. (Nous reviendrons bientôt sur ce roman).  


Chaque volumes est illustré de deux photographies en couleur et d'illustrations en noir et blanc assez nombreuses.
On rencontre des rééditions d’auteurs connus comme Michel-Aimé Baudouy : Bruno, roi de la montagne, un récit datant de 1953, raconte la vie de l’ourson orphelin Bruno, recueilli par une fermière des hauts plateaux des Pyrénées. Echappé, brutalisé par des bandits, rendu brutal par les mauvais traitements, victime d’un truand déguisé en « faux-ours », Bruno est finalement recueilli par son ancienne maîtresse qui adoucit son comportement. Plusieurs romans ont déjà été publiés dans la collection « Heures joyeuses », chez Rageot.
De Geneviève Dardel, Sur les traces du « Pourquoi-Pas ? » qui ressuscite le Commandant Charcot connaît une nouvelle vie, bien après son édition originale en 1945.  De L.N. Lavolle (Hélène Chaulet), on publie en 1963 une nouveauté : L’Otage de Rome. C'est l’histoire d’un esclave libéré, au IIIe siècle après J.C., en Sicile, à l’époque où Constantin, le futur empereur, est encore adolescent. Le récit donne des aperçus intéressant sur la civilisation romaine.
Robert Brassy publie aussi une nouveauté en 1963, Johan des fjords. L’orphelin Johan, héritier de ses ancêtres vikings a une passion pour la mer. Recueilli avec son amie Jouetta par une famille de pêcheurs pauvres, après une année de mauvaise pêche, le garçon et son amie doivent aider, à l’intérieur des terres, un riche fermier pour la moisson. Conquis par la gentillesse des deux enfants, l’homme leur lègue ses biens.   


Sont aussi des rééditions, les traductions d’ouvrages de E.T.A. Hoffmann (Histoire d’un casse-noisette) de l’Allemand Fritz Steuben, alias Erhard Wittek (1898-1981). Steuben était très présent, très tôt, chez Rageot, dans la collection "Heures joyeuses" pour le cycle de l’Indien Tecumseh (9 volumes en tout) dont on réédite seulement deux titres Pieds-agiles et Filles à l’arc et Flèche volante. Le récit de H. Queling, En route pour l'Himalaya, déjà édité dans la collection "Heures joyeuses"en 1947, est aussi une traduction de l'allemand.
Trois traductions d’Édith Vincent apparaissent : Un garçon manqué de A. Sétala, Le Trésor de Quarocuya de K. Mast (1963) et Une année merveilleuse de N. Barnes.
  Le Trésor de Quarocuya situe son action dans la montagne, à la frontière entre Haïti et Saint-Domingue. Les garçons Ramon et Delio poursuivent le meurtrier qui a blessé et dévalisé le père de Delio. Ils sont aidés par le Blanc Don Carlo qui les protège et dirige une  expédition en montagne. Après l’arrestation du meurtrie repéré par Ramon, les deux garçons pourront réaliser leur rêve : être chauffeurs de camions en ville.
 Une année merveilleuse se passe en Amérique chez des gentlemen-farmers. La jeune fille Ellen (12 ans) quitte le Kansas pour le Colorado où son père, ancien avocat,  devient planteur de pommiers. Ellen s’adapte d‘autant mieux à sa nouvelle vie qu’elle se lie d’amitié avec le jeune Anglais Ronnie. Randonnées à bicyclette, amitié partagée et vie familiale harmonieuse justifient amplement le titre du récit. 
  Traduit de l’italien Cent lires à l’aventure de G. Anguissola raconte les péripéties d’une pièce de cent lires depuis son acquisition par une jeune écolière pour acheter son journal, jusqu’au jour où elle s’enfonce dans le sable du désert, après l’accident d’avion dont est victime le dernier propriétaire de la pièce, un jeune soldat.
Malgré l’artifice du procédé, le récit conserve un certain intérêt.
  Les illustrateurs de la collection n’ont guère laissé de traces, sauf Pierre Rousseau (L’Otage de Rome) et Bernard Ducourant (Sur les traces du « Pourquoi-Pas ? »).

Voici 4 exemples tirés de la collection "Junior" éditée par O.D.E.J. à Paris. Elle publie des romasn classiques ou populaires pour garçons et filles à partir de 12 ans.
Si l'illustration de couverture s'inscrit dans un espace évoquant un écran de télévision, aucune allusion n'est faite sur ce moyen de communication en pleine expansion.


   


jeudi 15 février 2018

Johnny Hallyday dans la presse des jeunes, début années 60


Johnny Hallyday dans la presse des jeunes au début des années 60

Tant pis si l’actualité tonitruante sur le sujet ne s’y prête pas, voici quelques images du chanteur apparues surtout dans le journal « Pilote » en 1962 et 1963.

Marcel Bisiaux, est nommé rédacteur en chef du journal « Pilote » en janvier 1962. Sous-titré « Grand magazine des jeunes » puis « Magazine des jeunes de l’an 2000 », l’hebdomadaire cible maintenant un public adolescent et parle bientôt des « copains », avec l’assentiment de Georges Dargaud et la désapprobation de Goscinny, de tout temps réfractaire à toutes les modes. 
A la fin de l’année, quelques couvertures sont vouées aux « vedettes » de la chanson. (Le magazine Salut les copains, né en 1962, qui tire alors à plus d’un million d’exemplaires suscite des envies de copier une formule qui réussit et Marcel Bisiaux veut adapter Pilote à la nouvelle mode en faisant intervenir vedettes de la chanson et animateurs proches de ce courant. 
C’est une lourde erreur car les lecteurs, dont on a sous-estimé le goût et l’intelligence, ne suivent absolument pas.  
En 1963, Marcel Bisiaux cède de plus en plus à la mode yé-yé. Anne-Marie Peisson, speakerine télévisuelle, et François Janin interviennent dans le journal, tout comme Jacqueline Caurat pour la philatélie. On recrute Roger Couderc et son fils Laurent pour parler des sports. 
Outre Johnny Halliday, les chanteuses Françoise Hardy, Sheila et Sylvie Vartan accaparent la Une du magazine. Tout cela  provoque une chute vertigineuse des ventes. Un événement annexe a pu jouer en introduisant une mauvaise image de la génération « yé-yé ». C’est la fameuse fête organisée le 22-23 juin 1963, place de la Nation par Daniel Filipacchi, créateur du journal et de l’émission de radio correspondante sur Europe n° 1 : Salut les copains. (On fête le 1er anniversaire du mensuel). Des journalistes comme Philippe Bouvard et Pierre Charpy (« Salut les voyous ») se déchaînent alors contre cette jeunesse turbulente. Heureusement à contre-courant, Edgar Morin, en juillet 1963, fait part de ses réflexions plus positives dans Le Monde.


Fin 1963, c’est  la naissance d’un vrai journal de bandes dessinées quand Dargaud renvoie Bisiaux, menace de saborder « Pilote » et appelle Goscinny et Charlier pour sauver le journal. Ils deviennent corédacteurs en chef en septembre (Charlier jusqu’en octobre 1972).

Johnny Hallyday devenu « L’idole des jeunes » (expression vient d’une chanson de Ricky Nelson, on l’oublie souvent), a déjà imposé sa musique rock et « yé-yé » (selon Edgar Morin dans le journal « Le Monde »).


Johnny Hallyday s’est déjà produit auparavant au Palais des Sports en 1961, à l’Olympia en 1962. Il est apparu seul ou avec Sylvie Vartan sur des couvertures du mensuel « Salut les copains », en 1962, sous la houlette de Frank Ténot et Daniel Filipacchi, animateurs de l’émission éponyme sur Europe N° 1 depuis 1959. (Le titre est inspiré par une chanson de Pierre Delanoë chantée par Gilbert Bécaud depuis 1958).


En 1969-70, paraissent sept numéros de l’hebdomadaire « Johnny le journal de l’âge d’or ». Cet illustré mêlant des bandes dessinées actuelles de qualité médiocre et des classiques de l’âge d’or américain avait peu de chances de durer, surtout que le nombre de pages se réduit au fur et à mesure des parutions.




Profitant dans doute de la sortie du western spaghetti de Sergio Corbucci et Gastone Moschin, « Le Spécialiste » avec Johnny Hallyday en vedette, Dans ce western assez conventionnel, Hud le cow-boy se rend à Blackstone pour venger son frère. Jean Tosan et Alain Schwartz ont lancé leur journal grand format mais en oubliant de consacrer au moins un article au chanteur-acteur. Toutefois, la sortie du film s’est accompagnée d’une adaptation (inachevée) en bande dessinée par le grand Jijé (alias Joseph Gillain), avec la collaboration de son fils Philipp, sous le titre Hud, le spécialiste (8 planches seulement sont parues).   


        Les couvertures de "Salut les copains" concernant Johnny Hallyday sont bien connues. C'est pourquoi je n'en reproduis qu'une, celle du numéro 10. J'ajouterai celle d'un numéro de "TOP Réalités Jeunesse", un bimensuel moins connu. Cette photo de Johnny Hallyday à cheval évoque probablement le western camarguais de Noël Howard "D'où viens-tu Johnny ?" tourné en Provence en 1963 et dans lequel Johnny Hallyday chante : "Pour moi la vie va commencer" sur des paroles de Jean-Jacques Debout.








samedi 10 février 2018

Sartre, les illustrés; la censure et "Les Mots"


Jean-Paul Sartre, les illustrés, la censure et Les Mots

Pourquoi diable, la revue de Jean-Paul Sartre, Les Temps Modernes, a-t-elle choisi deux fois (en 1949 et en 1955) de publier des articles d’auteurs traduits pour condamner les illustrés, c’est-à-dire  la bande dessinée.
La première fois, ce fut dans son n° 43 de mai 1949 à travers un article attaquant les « comics » d’une façon délirante, voire démentielle, en tout cas exagérée. Ce n’est pas un hasard si ce fut deux mois avant l’adoption par le Parlement français de la loi scélérate du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse (dont il faut relire l’absurde Article 2 qui permet d’attaquer n’importe quel écrit).


Les responsables de la dite revue, sans doute sous la pression de leurs amis communistes. (Ils en étaient souvent restés aux propos de Georges Sadoul datant de 1938, jugeant les illustrés comme des « condensés de crimes »). Les dirigeants des Temps Modernes auraient été bien inspirés de se documenter sur l’auteur de Psychopathologie des comics (traduction flatteuse de Not For Children) de Gershon Legman (1917-1999).
Il s’agit comme l’indique aujourd’hui sa fiche Wikipédia, d’un auteur grivois, véritable obsédé sexuel, censuré pour ses propres écrits pornographiques et qui « ne jouit pas de toutes ses facultés » comme l’écrivaient en 1997 Harry Morgan & Manuel Hirtz dans leur ouvrage commun : Le Petit Critique illustré.
Selon Legman qui assure que la génération américaine postérieure à 1950 ne sait pas lire et les « comic-books » donnent aux enfants « un cours complet de mégalomanie paranoïaque ». Ils véhiculent « les mêmes traits d’homosexualité et de sadisme que dans le nazisme » et Wonderwoman semble être pour lui une lesbienne.


Quand le docteur et psychiatre Fredric Wertham, en octobre 1955,  publie dans le n° 118 de la revue Les Temps Modernes (dont Jean-Paul Sartre est toujours le directeur) des extraits de son ouvrage  Seduction of the innocent sous le titre Les « crime comic books » et la jeunesse américaine, il reprend, sans preuve, la fameuse accusation faite aux bandes dessinées et maintes fois reprise de favoriser la délinquance juvénile. L’article aura d’autant plus de poids que Wertham, plutôt malhonnête, ne distingue pas les bandes dessinées classiques des « crime comic books » qu’il illustre de cases choisies et sorties de leur contexte. (L’Amérique qui n’en a pas fini avec McCarthy a adopté le Comics Code en 1954.)      


C’est ainsi, en tout cas, que Jean-Paul Sartre s’est fait le complice des censeurs des illustrés et de la bande dessinée, se mettant au même rang que feu l’abbé Bethléem, et reniant implicitement ses propres lectures d’enfance faites dans Cri-Cri, L’Épatant (publiant déjà Les Pieds Nickelés de Louis Forton), Les Trois Boy-scouts ou Le Tour du monde en aéroplane d’Arnould Galopin. Ces lectures d’images merveilleuses et fascinantes, il les confesse plus tard dans Les Mots (1964), une autobiographie si forte qu’elle aurait conduit, selon certains, à l’obtention du Prix Nobel (refusé par l’auteur).


Il apparaît ainsi pour l’instant comme le défenseur d’une culture élitiste bourgeoise, celle de son grand-père Charles Schweitzer, trahissant à la fois sa mère Anne-Marie complice de ses lectures d’illustrés et ses jeunes années revisitées plus tard dans l’autobiographie Les Mots.

Pour quels motifs aurait-il pu changer d’opinion sur le sujet évoqué dans le livre Les Mots, paru en 1964 mais dont il corrige les épreuves en avril 1963 ? La bande dessinée a globalement toujours mauvaise presse mais en 1963 Jérôme Peignot publie chez Denoël le recueil Les Copains de notre enfance (mais l’anthologie de François Caradec I Primo eroi n’a pas franchi les frontières de l’Italie !). En France, Francis Lacassin (déjà auteur en 1963 d’un Tarzan, mythe triomphant, mythe humilié dans la revue Bizarre), crée le Club des bandes dessinées avec Alain Resnais, Evelyne Sullerot, Jacques Champreux, Pierre Couperie, Jean-Claude Forest et Jean-Claude Romer. Le Club diffuse le bulletin illustré Giff-Wiff.
Il serait sans doute naïf de croire que ces petits faits éditoriaux, pas plus que la naissance de Pilote en 1959 ou le succès populaire grandissant de Tintin et d’Astérix aient pu avoir une quelconque influence sur les opinions de Jean-Paul Sartre qui reparlera néanmoins de ses illustrés dans le documentaire d’Alexandre Astruc et Michel Contat : Sartre par lui-même en 1972.        
    
  


lundi 18 décembre 2017

"Le Petit Canard pour les jeunes " et "La Liberté de l'Est pour les jeunes", 2e série (3)

« Le Petit Canard pour les jeunes », supplément jeunesse de journaux régionaux

Deuxième série (décembre 1948-juillet 1949)


La deuxième série de l’hebdomadaire Le Petit Canard quoi débute le 2 décembre 1948 aura la sagesse de conserver le temps de ses 32 numéros le format 25 sur 32 cm.
Les 10 premiers numéros mettent en grand titre le nom du quotidien régional avec l’additif « pour les jeunes ». A l’époque, parmi les journaux qui publiant le supplément, on relève La Nouvelle République (du Centre, de Bordeaux et du Sud Ouest), L’Yonne Républicaine, Nord littoral, Midi libre, Paris Normandie et La Liberté de l’Est… 
Par exemple, on lit : La Liberté de l’Est pour les jeunes, la mention Le Petit Canard « interdit aux grandes personnes » étant reléguée en petit format en haut et à droite de la page de titre.


Alors que la pagination est au départ de 8 pages, à partir du numéro 14, le 3 mars 1949, le journal adopte 12 pages du même format initial (25 sur 32 cm.).
Le supplément maintient ses 12 pages sauf dans le dernier numéro 32 « Spécial de vacances » de juillet-août 1949 qui en comporte 20. 

Ce qui frappe d’emblée, c’est la fin de la vision hexagonale étriquée du journal et son ouverture sur  le monde, même si la vision colonialiste ou exotique subsiste, par exemple dans Aventure en Afrique (couverture du n° 15) ou Dans la forêt cinghalaise (n° 27) ou encore  dans l’évocation de Savorgnan de Brazza dans A la conquête du Congo (n° 28).

Le numéro 1 est illustré en couverture pas Poléon (Louis Lempereur) qui, outre un grand dessin du « caneton » introduit l’animal dans une BD (presque) muette de 8 vignettes. Cette même présentation se poursuit jusqu’au n° 13 mais dès le n° 11, le 10 février 1949, réapparaît le titre : Le Petit canard pour les jeunes et ce, jusqu’au n° 32.


La 1ère page indique que le rédacteur en chef  est « Votre ami Jaboune », alias Jean Nohain.
Aux 8 pages dont 4 en couleurs, le journal ajoute un supplément de 4 pages en noir et blanc de format 22 sur 30 cm. intitulé « Notre club Audace et cran », dès le numéro 5 jusqu’au numéro 13. Par exemple, dans le n° 6, Paul-Emile Victor raconte à la 1ère personne « Comment je suis est allé au Pôle Nord » et le cinéaste Albert Mahuzier évoque son aventure vécue « Quand je filmais les éléphants » d’Afrique.
Le magazine s’ouvre un peu au cinéma en présentant quelques films américains : L’Appel de la forêt, Jody et le faon, Aventure en Irlande, Jupiter (il s’agit en fait du film américain Jupiter le fils de Flicka)...  
Jacques Faizant qui avait déjà précédemment publié Les Nouvelles aventures du Colonel Broum dispose de la dernière page en couleurs pour sa bande intitulée Boudoche, Patapoum et l’infatigable Colonel Broum. Comme on le voit ci-dessous, le texte envahit toujours autant l'image.


Il publie en outre un strip muet : L’Invraisemblable Monsieur Pluche. Daniel Laborne, le créateur de Lariflette, lui crée un fils, Tatave, tout aussi comique. Dans un autre registre, Joe Hamann (auteur et cinéaste), en y mêlant des aspects autobiographiques, écrit et dessine Le Véridique et passionnant récit (de) Mes aventures au Far-West. Le titre est plus pompeux que le résultat.
  
En dépit de son parti pris d’optimisme, la publication reflète pourtant quelques inquiétudes d’une époque qui ne croit pas, à tort, à une longue période de paix en France. Deux bandes dessinées reviennent sur L’Épopée de la bataille de l’eau lourde et sur Le Mystère de la bombe atomique.


Sur une demi largeur en page 3 paraissent des bandes dessinées verticales sans ballons retraçant la vie de grands sportifs, d’abord Marcel Cerdan « la vie d’un grand champion », puis le cycliste René Vietto « le champion malchanceux », le coureur à pied Marcel Hansenne, le nageur Alex Jany, le footballeur Larbi Ben Barek, les cyclistes Jean Robic et Fausto Coppi, le catcheur Charles Rigoulot. Plus tard seront à l’honneur les boxeurs Raymond Famechon, Laurent Dauthuille et Joe Louis, l’aviateur Marcel Doret, le skieur James Couttet, l’escrimeur Christian d’Oriola, le coureur automobile Louis Rozier… On chercherait en vain le nom d’une sportive !
L’univers du Petit Canard est essentiellement masculin, sauf rarissime exception. Les fillettes n’ont droit qu’à leur photo dans « l’album des canetons » ou dans le « Tableau d’honneur » des élèves méritants.


  
Les pages centrales sont occupées par quatre bandes dessinées en couleurs.
La présentation des deux pages centrales en couleurs sera immuable. En haut, une bande dessinée horizontale (Après Dédé et Lolo par Mary, Histoires cocasses de Mr Candide par Evariste,  Au centre, une bande plus large que haute. D’abord la bande anonyme  : Les Aventures de deux Gamins à la Radio. (Il n’est pas impossible que Jaboune soit l’auteur du scénario. Quant au dessin, il évoque le style d’Alain Saint-Ogan). Deux jeunes lycéens  provinciaux font le pari de chanter à la radio. Venus à Paris, il s’introduisent plusieurs fois dans une station de radio parisienne ou ils rencontrent le radio-reporter célèbre Georges Briquet puis Jean Nohain (encore porteur de cheveux malgré sa calvitie bien connue). Profitant de l’absence de Fernandel souffrant, les deux garçons gagnent leur pari en chantant Maître Pierre, un succès de l’époque dû à Henri Betti et Jacques Plante.
La prochaine histoire illustrée centrale est l'adaptation d'un roman d'anticipation scientifique de Pierre Devaux : XP15 en feu, un roman édité par Magnard dès 1945 et souvent réédité. 


De chaque côté, une bande verticale. D’abord, Kalumey par Barberousse (Philippe Josse, 1920-2010, surtout connu pour ses dessins humoristiques de chats et de souris), La Vie privée du soleil par Marianne Monestier pour le texte et  Francis Bernard pour le dessin, puis Ricounet au pays des Maharadjas, texte et dessin de Henri Fox (qui signe H. Fox) et Tafia le marin de Martial (Martial Durand, le futur auteur de Tony Laflamme et de Sylvie). Il aura pas le temps de développer la bande : Le Distingué professeur Molluscet Burett le robot.          

Quand paraît le dernier numéro 32 « Spécial de vacances » de juillet-août 1949, les  des récits ou bandes dessinées des numéros 31 et 32 portant encore la mention « à suivre ».


Ce n’est sans doute pas un hasard si Le Petit Canard s’interrompt, comme beaucoup d’autres journaux sabordés à l’époque, au moment où est publié le texte de la loi du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse.    
 




samedi 16 décembre 2017

"Le Petit Canard" supplément de "Bonjour Dimanche" (2)

« Le Petit Canard » supplément jeunesse de « Bonjour Dimanche » (2)
Contenu de la première série

Rappelons que cette première série du magazine Le Petit Canard s’étend sur 130 numéros du 9 juin 1946 au 28 novembre 1948
Quand Jean Nohain crée Le Petit Canard, il a déjà une bonne expérience de la presse des jeunes puisqu’il avait fondé le journal Benjamin en 1929 et il en avait été le rédacteur en chef jusqu’au 31 août 1939.
Il a déjà collaboré avec Pinchon sous le pseudonyme de Jaboune pour la bande dessinée La Famille Amulette (sans parler des bandes Grassouillet et Frimousset déjà scénarisées avant la guerre pour d’autres journaux avec le même Pinchon).  D’ailleurs Frimousset revient pour une bande mêlant texte sous la vignette et dialogues dans l’image, intitulée Frimousset détective.    


C’est encore le dessinateur de Bécassine qui illustre la chronique Caneton historien évoquant avec naïveté et humour les étapes traditionnelles et stéréotypées de l’Histoire de France.
Comme dans Benjamin, Jean Nohain demande aux lecteurs de participer au journal Le Petit Canard, en donnant des sujets de dessins pour la bande muette Picotin votre âne de Joseph-Porphyre Pinchon et en envoyant charades, devinettes  histoires drôles... L’âne familier reviendra dans La Ferme de Picotin.
Jaboune répond à leurs lettres en les nommant et il sollicite des photos pour l’album de canetons. Il se fait parfois conteur alors que Francine Bergère écrit et dessine pour les tout petits.


C’est avec le dessinateur Poléon (Louis Lempereur) que Jaboune réalise Les Aventures du petit Gaulois, Totorix (accompagné de Papa Moustache et de Furax) qui préfigurerait Astérix pour certains. La planche 15 intitulée : Les Romains seront-ils les plus forts ? frappe rétrospectivement certains lecteurs). Les 30 planches parues seront réunies dans l’album Les Aventures de Totorix publié par les éditions Calmann-Lévy en 1952. Totorix revient en première page dans Totorix en vacances ou, à l’intérieur du journal, avec Les Interviews de Totorix. A la fin de la première série, Poléon dessine encore Les Aventures et les Inventions des Frères Georges d’après les idées de Jaboune et, à partir du 25 juillet 1948, Poléon dessine en couleurs les aventures moyenâgeuses et guerrières de Godefroy-le-Bouillant tandis que Georges Libault essaie d’intéresser les lecteurs à sa bande dessinée monochrome : Jim Mammouth  Cow-boy préhistorique.


Le journal de Jean Nohain, 100 % français, un  brin chauvin, voire nationaliste, est créé au moment où La France se relève difficilement d’une guerre longue et destructrice. Avec un optimisme constant et à toute épreuve, Jean Nohain incite les lecteurs et lectrices à faire preuve de cran et de courage. Défendant la laïcité et une stricte neutralité religieuse, il évoque pour eux les monuments et personnages de « Notre belle France » et « Les Beaux Anniversaires ».
On connaît la passion de cet homme pour tout ce qui est « bien de chez nous », passion qu’il dispensera aussi sur les ondes et à la télévision. Ce n’est qu’après 70 numéros que le magazine cesse de mettre met en scène une France métropolitaine blanche, avant que paraisse le récit Du « Jam » au Sahara qui emmène ces héros dans le Sahara. A la « Une » du n° 99, le cinéaste Albert Mahuzier raconte Dix jours avec mes amis les Touareg.


Jacques Faizant (futur dessinateur du Figaro, 1918-2006), au début de sa carrière, bénéficie souvent des pages centrales pour trois bandes dessinées en couleurs : Le Colonel Broum et Patapoum (et le sinistre Professeur Pioche), Pyk et Pato au centre de la Terre et Monsieur Mite, Mirabelle et Marmottin. Dans ces bandes hebdomadaires, un peu rapidement dessinées, le texte est parfois surabondant. Faizant n’hésite pas à faire intervenir des robots et de phénomènes fantastiques.
La science-fiction n’effraie pas le magazine qui publie La Terre ne répond plus (nous sommes en 2100), un récit de Janine Jacquemond illustré par Claude Henri (Juillard). En revanche, c’est une histoire de guerre que raconte un autre récit Un courrier partira ce soir, toujours illustré par Claude Henri (du n° 31 au n° 39).


Parmi les autres récits, on relève Les Aventures d’un chercheur d’or de Henri Iselin, auteur du texte et des dessins, Les Mémoires de Li-Fou, le plus jeune policier du monde, un texte de Mario de Cavelande, illustré par Mixi-Bérel. 


Poléon, à partir du n° 70, illustre le « grand récit inédit » d’André Sergent, intitulé Du « Jam » au Sahara, l’histoire des deux jeunes scouts François et Ahmed. Plus tard est publié le roman de Jean-Clair Guyot :  Le Châtelain de l’île déserte, qui promet des mystères et des aventures. A partir du n° 101, le romancier Saint-André, illustré en couleurs par Raoul Auger, raconte les exploits d’un neveu de Jean Bart dans  Les Aventures de Cornil Bart.
Si les bandes dessinées de Poléon et de Faizant appartiennent au genre comique, deux bandes de Claude Henri (Juillard) sont du genre dramatique.


A une époque encore très colonialiste, Claude Henri (Juillard) réalise deux bandes dessinées. Le Prince de Vijanagar (8 planches) oppose au Bengale un officier du 2e bureau à un prince hindou « rebelle et fanatique » tandis que Le Serpent jaune met en scène le même officier du 2e bureau menacé à Pékin par des Chinois qui s’opposent à la construction d’aérodromes français. Les deux bandes expriment malheureusement une hostilité et un racisme à l’égard des Asiatiques, tant dans le dessin que dans le texte.                 
L’illustrateur Claude Verrier (né en 1919) met en images La Famille Belle-Lurette dans des dessins naïfs et maladroits.
Quelques numéros spéciaux plus abondants paraissent comme Spécial Noël 1946 (N° 29, 20 pages) Numéro Spécial de Joyeuses Pâques (avec Alain Saint-Ogan, n° 44) et Numéro Spécial de Noël 1947 (n° 79, « 16 pages pour les amis du Colonel Broum »). Les exemplaires de Bonjour Dimanche (81 à 89) sont illustrés en couverture par Jean Bellus, Bernard Aldebert, Poléon, Mose, Beuville et Rogesam (l’auteur de la bande dessinée muette Farfelu).
La première série du Petit Canard, en dépit de rubriques variées, est donc d’inégale qualité. Le changement de format et parfois de titre ne pouvait pas assurer un succès constant à ce supplément comme le montre le déclin de la dernière partie de la série en noir et blanc et réduite à quatre pages.

Heureusement, tandis que se poursuit la bande dessinée d’espionnage de Francis Cassou : Destination inconnue, les derniers numéros 129 et 130 de novembre 1948 apportent de l’espoir en dévoilant certains aspects du nouveau Petit Canard promis pour le 2 décembre 1948.