mercredi 17 mars 2010

Maison de la Bonne Presse et Bayard-Presse : Presse juvénile II



De la Maison de la Bonne Presse à Bayard Presse
De L’Echo du « Noël » (1906) à J’aime la B.D. (2004)
Un siècle de presse juvénile catholique


II Les romans « cinématiques »

En 1920, c'est avec Le Roi de l'or d'Alice Pujo que la Maison de la Bonne Presse catholique lance une collection de romans cinématiques, entre le récit illustré et l'histoire en images. Elle propose des « aventures tout en images d'enfants hardis à travers le monde ». Durant 36 ans, de 1920 à 1956, paraissent une cinquantaine de récits prépubliés dans L'Echo du Noël, L'Etoile Noëliste, Le Sanctuaire et Bernadette. Ces volumes brochés doivent leur succès à leur faible prix et à la stricte séparation de l’image et du texte. Justifié par le fait que le texte, découpé en séquences occupant chacune une double page, circule entre des illustrations monochromes, disposant de la moitié de l'espace, le nom de "Cinématique" est rarement indiqué sur la série. On ne le trouve pas en 1941, sur le volume : Pour sauver Pillou écrit par René Duverne (1893-1974) qui, en 1933, avait publié La Maison automobile, un récit au thème assez fort pour être réédité en 1954. L'illustrateur attitré et talentueux de la série est Eugène Damblans (1865-1945), jusqu'en 1935. Les auteurs des textes les plus fréquents sont Alice Pujo (Le Mystère de Golconde), Max Colomban (7 récits dont Galaor et Célysette, L’Âne de Frère Joachin, Yolande et Chicoulet et Histoire de trois enfants russes), Myriam Catalany, alias Marie-Barrère-Affre (10 récits dont Cœur de chou, L’Oiseau des îles et Le Maître de l’espace), René Duverne (Le Lac mystérieux) et, après la guerre, Henriette Robitaillie dont on retient surtout Le Monstre des abîmes (1951) (prépublié dans le journal Bernadette) et Le Maître des volcans (1955). Les ouvrages sont illustrés, après la guerre, par Grand'Aigle, Gaston Jacquement, Pierdec (alias Pierre Decomble), Loÿs Pétillot, Alain d'Orange, Manon Iessel, Solveg (Solange Voisin) ou Maurice de la Pintière (1920-2006), des dessinateurs fréquents à l’époque dans Le Pèlerin, Bayard et Bernadette.

Né en 1930, l’hebdomadaire pour les garçons de plus de 14 ans, A la page, « grand frère » de Bayard, interrompu par la guerre, ne reprend que de 1949 à 1951. Peu illustré, sauf par des photographies en noir et blanc, c’est plutôt un journal d’actualités diverses et mondiales.

Pour défendre cette presse catholique contre les « mauvais » illustrés du groupe Offenstadt, les romans policiers de Ferenczi, les westerns des Editions modernes, les aventures de Buffalo Bill ou de Mandrin des Editions Prima, la figure la plus emblématique fut, à l’époque, celle de l’abbé Louis Bethléem, (1869-1940). Il établit, dès le début du XXe siècle, une liste-type de « Récits pour enfants », diffusée dans les paroisses, car il est convaincu que la littérature enfantine « ne tue pas moins d’âmes que l’école sans Dieu » ! Le journal pour filles, Bernadette, commence à être plus connu et son pendant masculin, Bayard, adoptant le grand format, très imprégné de religion et publiant les premières bandes de Gervy, (futur créateur de Pat'Apouf, publié dans Le Pèlerin de 1938 à 1973), remplace en janvier 1936 L'Echo du « Noël », disparu en décembre 1935.

Pendant la période 1939-1945, dans un premier temps, la Maison de la Bonne Presse réfugiée à Limoges change ses titres. Bayard devient Jean et Paul et Bernadette, Marie-France et l’éditeur paraît réservé vis-à-vis de Vichy, (mais il existe quelques numéros de la Bibliothèque de Bernadette et de ses frères, parus en 1941-42, favorables au nouveau régime pétainiste.)
Après la deuxième guerre mondiale, la Maison de la Bonne Presse, se laisse distancer par l’autre éditeur catholique rival, Fleurus.

Maison de la Bonne Presse et Bayard-Presse : Presse juvénile III



De la Maison de la Bonne Presse à Bayard Presse
De L’Echo du « Noël » (1906) à J’aime la B.D. (2004)
Un siècle de presse juvénile catholique


III Bayard, un journal plus connu de 1956 à 1962 mais brutalement interrompu

L’hebdomadaire masculin Bayard renaît en décembre 1946. S’il a perdu son grand format, il bénéficie de la direction du père assomptionniste André Sève qui privilégie, dans un souci éducatif, plutôt le texte que l’image (même s’il se met souvent, avec talent, au service de l’image). « Les plus belles histoires de vaillance » paraissent dans la collection "Bayard". C'est un curieux mélange d'histoires illustrées avec texte récitatif sous l'image, comme dans l'étonnante histoire de guerre, troublante d'exactitude et intitulée : Evasions de G. Paillard, prépubliée dans Bayard, dès 1946. D'autres récits proposent les illustrations plus modernes de Loÿs dans Deux génies de la Renaissance : Michel-Ange et Léonard de Vinci, écrits par C. Marin, ou Les Grands As du sport.
Le Père Sève met la main à la pâte, utilise des pseudonymes et scénarise des bandes dessinées comme Faucon noir de Pierre Forget ou Le Chevalier inconnu de Loÿs Pétillot, excellent reporter en images dessinées. André Sève est Jean Quimper, pour Le Mystère de l'émir, illustré par Pierre Forget, une bande dessinée médiévale, mâtinée de fantastique, construite autour de l’emblématique Thierry de Royaumont. Aucun lecteur de l'époque n'a oublié les albums Le Secret de l'Emir, La Couronne d'épines, L'Ombre de Saïno ou Pour sauver Leïla (album Bayard en 1987 seulement). Jean Acquaviva (alias Antoine Graziani), est surtout le scénariste de la série western Bill Jourdan (1956-1961) illustrée par Loÿs Pétillot, depuis Le Carnet noir jusqu’au 5e épisode, Le Désert de la mort. Il marque d’autant plus l’époque qu’il est présent sous les pseudonymes de Jean-Simon Rutalais (La Clé d’Antar, 1956), de Pierre Mérou (Velthur le pacifique, 1958-1959) et de Saint-Alban pour une Histoire du cinéma et d’excellentes chroniques cinématographiques. Il faut rappeler que le cinéma a toujours été au centre des préoccupations de la Bonne Presse (ne serait-ce que pour le surveiller et lui imposer des « cotes morales », depuis la naissance de l’une des premières revues cinématographiques en 1903 : Le Fascinateur).
C’est aussi Acquiviva qui scénarise les B.D. Banda-Tanga (1953-1954) et Uranium (1954-1955, devenu en album, La Course à l’uranium), illustrées par Alain d’Orange. Il faut aussi le créditer de Hiawatha et des dialogues de Stop au signal rouge. Sous le nom de Rutalais, on lui doit encore Goéland rouge, Le Trésor du Kon-Tiki et Yvan des Valdaï (d’après R. Hédouin, dessiné par Loÿs Pétillot). Sous le pseudo de Mérou, bien avant Les Aventures de Procopio (1959-1962), il a scénarisé Les Sept samouraï de Kurosawa, magnifiquement mis en images par l’admirable Pierre Forget à qui l’on doit aussi les images de la série Mic et Mac (1957-1962).
Si l’on a pu oublier les dessins de Troc, de Gaston Jacquement, de Perrin-Houdon ou d’Arsène Brivot…, on ne peut passer sous silence ceux de Gervy (contant les errances de l'orphelin Paulo dans Le Totem du « Vieux-Cerf » en 1938 et auteur d’Alain au Far-West, republié pendant et après la guerre), de Pierre Joubert (Michou des gazelles, 1951), de Julio Ribera (Le Barrage, 1956 et surtout la série de science-fiction Tony Sextant, chevalier de l’espace, de 1957 à 1961), de Chakir (Le Disparu de l’île de Ré, 1961) et de Dino Attanasio, illustrateur de Bob Morane et l’oiseau de feu, d’après Henri Vernes..
Malheureusement, la politique des albums est quasiment nulle. On fait plutôt la promotion de albums de Pat’Apouf de Gervy (publié dans Le Pèlerin) et si mal que les livres seront soldés au kilo. La collection « Cinématiques » (un nom qui prête à confusion) ne verra naître que quelques titres. Il faut ajouter que l’on abuse parfois des convictions sincères des auteurs et illustrateurs pour leur demander beaucoup en les payant d’autant plus mal qu’aucun statut ne les défend.

Maison de la Bonne Presse et Bayard-Presse : presse juvénile IV



De la Maison de la Bonne Presse à Bayard Presse
De L’Echo du « Noël » (1906) à J’aime la B.D. (2004)
Un siècle de presse juvénile catholique


IV Bernadette, le « parent pauvre » des fillettes
Bernadette, hebdomadaire pour filles, à la parution régulière de 1923 à 1640, renaît aussi en 1946. Cette presse mièvre et pieuse n’est qu’un « parent pauvre », malgré un supplément en couleur, sous titré « Histoire, Art, Science, récréations », proposant des rubriques plus profanes.
Les ouvrages sont illustrés, après la guerre, par Grand'Aigle, Gaston Jacquement, Pierdec (alias Pierre Decomble), Loÿs Pétillot, Alain d'Orange, Manon Iessel, Solveg (S. Voisin) ou Maurice de la Pintière (1920-2006), des dessinateurs fréquents à la Bonne Presse. On y remarque des récits illustrés par Manon Iessel (comme la vie de Florence Nightingale), Félix Jobbé-Duval, Gaston Jacquement (alias Ticky ou Tiky), Pierdec, avant l’arrivée d’illustrateurs plus connus comme Alain d’Orange, Solveg (alias Solange Voisin), Janine Lay, Pierre Forget ou Gervy. La prépublication de romans cinématiques (L’Oiseau des îles illustré par Gaston Jacquement, Les Naufragés du « Sassandra », imaginé par Renée Tramond, Le Monstre des abîmes en 1951, de Henriette Robitaillie), prouve l’absence d’évolution. Ce n’est qu’en 1955 qu’on remarque les belles illustrations non signées d’Alain d’Orange, pour le roman de R. Gaël, adapté par M. O. Saint-Hilaire : Le Messager du tsar. En 1956, Henriette Robitaillie, scénarise la bande dessinée de Solveg, Lucette et les éléphants, avant de créer pour Janine Lay, les personnages de Priscille et Olivier pour deux épisodes mémorables : Le Secret du lagon bleu et Le Puma aux yeux d’escarboucle. Cette omniprésence envahissante d'Henriette Robitaillie, écrivant jour après jour et sur tous les sujets, caractérise l'hebdomadaire de cette époque.
C’est aussi en 1956 qu’on fait à nouveau appel à Gervy, le père de Pat’Apouf, créant Miette et Totoche, ou contant en B.D. et en couleur Les Tribulations de Canou. L’hebdomadaire a la chance de publier Moustache et Trottinette au Moyen Age du grand Calvo. Dès 1956, les deux hebdomadaires Bayard et Bernadette passent à l’impression offset, agrandissent leur format et améliorent leur contenu. En 1963, l’excellent illustrateur Pierre Forget (avant de repartir graver des timbres), réalise la bande dessinée, La Reine du lasso et L.N. Lavolle (Hélène Chaulet), publie L’Enfant du fleuve, inspiré par le fleuve Nil et illustré par Pierdec (alias Pierre Decomble).

Au début de l’époque des « yéyés », on note la tentative du mensuel Rallye jeunesse (1959-1966), créé et dirigé par le Père Sève, pour établir le premier une relation d'égal à égal entre les adultes et les adolescents mais, bien qu’il innove en s’ouvrant à la génération « yéyé », sa diffusion est limitée aux milieux catholiques.
En 1962, la Bonne Presse, associée à Georges Dargaud, remplace son hebdomadaire Bayard par le mensuel mixte Record, avec une toute nouvelle équipe qui laisse sur le carreau les auteurs et dessinateurs de Bayard. Elle accueille une pléiade de dessinateurs qui exerceront bien vite leurs talents, tels René Goscinny et Jean Tabary (Le calife Haroun el Poussah et le vizir Iznogoud), Gotlib, Claire Bretécher ou, dans des journaux au public moins restreint, comme Pilote.
Le 5 janvier 1964, Nade a pris la succession de Bernadette et tient jusqu’au 29 avril 1973. Entre temps, la publication prendra le nom de Nade Télé-Jeunes avec l’ambition d’être le 1er journal de télévision pour les jeunes. Nade, journal visant « les petites filles et leurs petits frères », a restreint son lectorat potentiel malgré la présence d’un débutant prestigieux, l’orfèvre du dessin François Bourgeon. Jumelée avec Lisette agonisant, le 1er novembre 1964, en lui imposant toutes ses bandes dessinées, la revue se condamnait à ne survivre que quelque temps.

lundi 8 mars 2010

Dylan Stark III Le temps de l'errance et de la solitude




III LE TEMPS DE L’ERRANCE ET DE LA SOLITUDE
L'Homme des monts déchirés / P. Pelot.1969. Dans l’hebdomadaire Tintin, du n° 1095 au n° 1107, oct. 1969-janv. 1970 ; "D.S. 17". Ill. coul. de Hermann. (J, W)
Désormais seul et parvenu au Nouveau Mexique, Dylan est pris pour un chasseur de primes. Pour sauver sa vie et dénouer l'écheveau d'une intrigue complexe, il doit ruser.
Dylan, deux fois de suite pris pour un autre, ne peut compter que sur lui.

L'Erreur / P. Pelot. 1971. Dans l'hebdomadaire Tintin, du n° 1173 au n° 1179. avril-juin 1971, "D.S. 18". Ill. coul. de Hermann. (J, W)
Pris pour un tueur chargé d'empêcher un témoignage à un procès, Dylan est prisonnier dans une chambre d'hôtel. Il attend d'avoir mis à jour tous les nœuds du complot pour agir.

Sierra brûlante / P. Pelot. - R. Laffont, 1971. Ill. J-O. Héron - (Plein vent ; 76) ; "D.S. 19". (J, W) ; N. E. : - Gallimard, 1980.- (Folio Junior ; 110). Ill. P. Collier. Réimp. 1982, 1988. N. E. : Pocket Junior, 1998. N. E. : Le Navire en pleine ville, « Sous le vent-Classiques », 2006, 220 p., 2006.
Cité dans La Bibliothèque idéale, de Bernard Pivot, Albin Michel, 1988 : "les 49 livres du rayon jeunesse". Prix européen de littérature pour la jeunesse, 1976.
Après avoir fui la réserve avec sa femme et son fils, un Indien Navajo est accusé à tort d'avoir tué le patron du ranch où il a volé un cheval. Dylan, pour y voir plus clair, se mêle au groupe des poursuivants.
De cette chasse à l'homme, harassante, cruelle dans son issue fatale, émerge finalement l'image lumineuse du métis ramenant l'enfant rescapé vers son peuple.

Pour un cheval qui savait rire/ P. Pelot. - Amitié, 1982. - (Les Maîtres de l'aventure) (J, W) En fait, il s'agit d'un "Dylan Stark", Man se substituant au métis cherokee. "D.S. 20"
A la suite d'un pari fou, lequel des cinq aventuriers texans si divers réussira à capturer l'étalon Grand-Blanc enfui en territoire apache ? Lorsque Man, (en fait Stark), a fait ses preuves, il peut libérer le fabuleux cheval qui savait rire.
Dans ce western, « oublié » neuf ans par l'éditeur, sont imbriquées les superbes vignettes complémentaires, non redondantes, de Claude Auclair.


Notes : Les couvertures des volumes publiés dans les collections Marabout Junior et Pocket Marabout sont illustrées par Pierre Joubert. Celles des dix volumes reprenant les aventures de Dylan Stark, réédités chez Casterman, sont dues à Michel Blanc-Dumont.

Tandis que les épisodes 1 à 7 de la série, publiés sous le titre « Dylan Stark. 1 », sont réédités dans la collection "Volumes", (828 p.), chez C. Lefrancq, en septembre 1997, sans préface, avec une couverture inédite de M. Blanc-Dumont, les épisodes 8 à 14, publiés sous le titre « Dylan Stark. 2 », collection Volumes, (Lefrancq), sont précédés d'une introduction de R. Perrin, intitulée : « Dylan Stark, le justicier métis », (pp. 5-24). Deux hommes en colère devrait précéder La Peau du nègre et Plus loin que les docks se situe chronologiquement avant Un Jour, un ouragan. Il restait à publier 6 épisodes pour que soit enfin éditée l'intégralité de la série mais Claude Lefrancq a vite jeté l’éponge. Les éditions canadiennes Alaeis ont renoncé en 2003 à republier Dylan Stark mais les éditions Le Navire en pleine ville (disparues depuis), sous l’impulsion d’Hélène Ramdani, ont réédité en 2006 et 2007, trois aventures de Dylan Stark.


Remarque faite en avril 2012 : Je dois avouer ma surprise en consultant le blog "le-monde-est-mon-royaume.free.fr" consacré à "dylanstarck" (sic). Voilà un royaume bien usurpé puisque l'essentiel des informations provient de mon travail. Il suffit de consulter la préface de DYLAN STARK.2" publié chez Claude Lefrancq pour s'en rendre compte. La moindre des choses serait de citer la source originelle.
Pillez, pillez tant que vous voulez mais dites au moins d'où proviennent les documents cités.
Raymond Perrin

Dylan Stark II Compagnonnage et quête du trésor


II LE COMPAGNONNAGE AVEC KIJA ET LA QUÊTE DU TRESOR

Deux hommes sont venus / P. Pelot. Dans l'hebdomadaire Tintin, du n° 1010 au n° 1022, février-mai 1968. ; "D. S. 10". Ill. coul. de Hermann. (J, W) ; N.E. : Deux hommes sont venus suivi de 7 h 20 pour Opelousas :- Gérard & C°, 1968. - (Pocket Marabout ; 52). N.E. : Deux hommes sont venus - Casterman, 1983. -(L'Ami de poche ; 54) N.E. Deux hommes sont venus suivi de 7 h 20 pour Opelousas : Dylan Stark. 2. Lefrancq, 1998, (Volumes).
Parti pour la Floride, en quête d'un hypothétique trésor, Dylan rencontre l'ami Kija, l'homme aux cheveux rouges, le compagnon d'une longue route même après qu'ils ont vengé les dépossédés, victimes des busards de guerre de Sanwooten.
Ce compagnonnage durable repose sur l'estime égale et mutuelle, et la reconnaissance de valeurs communes. Ni alter ego, ni faire-valoir de l'autre, chacun agit en toute liberté et consolide son amitié au gré des combats menés côte à côte.

La Peau du nègre ; suivi de : L'Homme-qui-marche / P. Pelot. - Gérard & C°, 1968. (Pocket Marabout ; 47) ; "D. S. 11". (J, W) ; N.E. : La Peau du nègre - Casterman, 1982. (L'Ami de poche ; 44) N.E. La Peau du nègre ; suivi de : L'Homme-qui-marche : Dylan Stark. 2. Lefrancq, 1998, (Volumes).
Bien mauvaise chasse que celle entreprise pour rattraper un Noir accusé de la mort d'une tenancière de saloon. Des deux hommes innocents capturés, lequel est le plus menacé ?

Quand gronde la rivière / P. Pelot. - Gérard & C°, 1968.- (Pocket Marabout ; 58) "D. S. 12". N.E. : - Paris : Amitié, 1975. - (Bibliothèque de l'amitié ; 109) Ill. de Claude Auclair. N.E. : Dylan Stark. 2. Lefrancq, 1998, (Volumes).
Dylan et Kija sont devenus gibier en embarquant sur le radeau de Rigo-la-Rivière. L'Alabama River est féroce pour les marginaux chaleureux qui rêvent encore d'amitié et de liberté.
Et au milieu des romans de Pelot, gronde souvent une rivière assassine. Cette fois, aux pièges naturels du cours d'eau s'ajoutent les manœuvres criminelles de ceux qui, s’appropriant la loi, confondent justice et légalité.

Plus loin que les docks / P. Pelot. - Bruxelles : Lefrancq, 1998. Dylan Stark. 2. 1998, (Volumes).- pp. 739-843. "D.S. 13" (Episode jusq'alors inédit).
Immobilisés par un blocus de dix jours dans le port de Mobile, Dylan et Kija aident les Noirs et les dockers à empêcher un assassinat politique fomenté par des fanatiques extrémistes. Ils espèrent aussi gagner par bateau la Nouvelle Orléans, avec le projet d'atteindre enfin la Floride.

Le manuscrit du récit, écrit en 1968, est concentré sur les « chaudes journées » du 3 et 4 juillet 1866, Egaré sous le bureau de Pelot, il est enfin retrouvé lorsque Claude Lefrancq décide de republier Dylan Stark.

Un Jour, un ouragan / P. Pelot. - Gérard & C°, 1968. - (Pocket Marabout ; 63) ; "D. S. 14" . (J, W) N.E. : Dylan Stark. 2. Lefrancq, 1998, (Volumes).
Jours d'émeute à la Nouvelle Orléans : les démocrates contestent le droit de vote des Noirs, Dylan et son ami connaissent une brève parenthèse historique et mouvementée, avant le voyage en Floride.

Le Tombeau de Satan / Préface de Hergé. - Gérard & C°,1969. - (Pocket Marabout. ; 68) ; "D. S. 15". (J, W)
Engagés dans le labyrinthe putride des marais de Floride où se cacherait le trésor d'El Paso, Dylan et Kija craignent autant les sauriens que les enlisements, les balles des malfrats et les Indiens.
De cette descente aux enfers aussi vraisemblable que cauchemardesque, Hergé écrit dans la préface : « Ce roman est constamment "visuel" ; son "trait" est rapide et vigoureux ; il est "découpé" selon les règles de l'art ; en outre, il y a la "couleur", la haute et franche et forte couleur. »

La Loi des fauves / P. Pelot. - Gérard & C°, 1969. - (Pocket Marabout) ; "D. S. 16" . (J, W)
Des six survivants empêtrés dans la jungle de Floride, seuls reviendront un Dylan fiévreux et épuisé et un Kija physiquement blessé mais réconforté par l'amour de Mary, choisie pour compagne.
Quittant « le grand rouquin » Kija, Dylan va retourner à une solitude d'autant plus pénible qu'il va être victime de quiproquos dévalorisants. Il n'a d'autre projet que la quête de soi et de ses limites.

Dylan Stark I Le cycle de la vengeance


I LE CYCLE DE LA VENGEANCE JUSQU’AU RETOUR AUX RACINES INDIENNES
Quatre hommes pour l'enfer / P. Pélot - Gérard & C°, 1967. (Pocket Mar. ; 2). "D. S. 1" ; (J, W) ; Gérard & C°, 1967. 63 p. ; 24*36 mm. (dans un porte-clés). ;
N.E. : - Casterman, 1980. - (L' Ami de poche ; 10) ; N.E. : "Dylan Stark. 1". Lefrancq, 1997, (Volumes).
N. E. : Le Navire en pleine ville, « Sous le vent-Classiques », mars 2007, 139 p.
Le lieutenant Stark refuse le sacrifice vain de ses hommes et déserte. Condamné à mort, il est contraint d'accepter une mission-suicide : le vol d'un troupeau de bovins aux Nordistes.
A la fin d'une guerre fratricide, ses séquelles durables sont doublement ressenties par un "bois-brûlé" sur qui se cristallise les haines raciales.

Le Vent de la colère / P. Pelot. - Amitié, 1973. - (Bib. de l'amitié ; 92) "D.S. 2". Ill. de M. Gay. Sél. J.L.P. 1974. (J, W) ; N.E. : "Dylan Stark. 1". Lefrancq, 1997, (Volumes).
(Dans cette édition, Dylan retrouve son nom et la place chronologique de ses actions).
Dan Starken, (en fait, Dylan Stark), destitué mais libéré, vit la fin de la guerre à Vulcan (Missouri). Guérilleros et shérif méprisent le droit des petits, victimes spoliées du conflit.
Dylan prend déjà le parti des « mangeurs d'argile, des suceurs de vase », victimes d'une guerre civile bafouant les droits des plus faibles.

La Couleur de Dieu / P.Pélot. - Gérard & C°, 1967. ; "D. S. 3" (J, W). Sél. Prix des Treize 1967. ; N.E : - Casterman, 1980. - (L'Ami de Poche ; 10) + scénario inédit : "Une Ombre dans la ville". ;
N.E. : "Dylan Stark. 1". Lefrancq, 1997, (Volumes).
N. E. : Le Navire en pleine ville, « Sous le vent-Classiques », 206 p., 2006.
Dans son Arkansas natal où ses parents ont été massacrés, Dylan se laisse peu à peu embarquer dans l'affaire Sodom et défend un Noir qui s'obstine à vouloir que son fils fréquente l'école réservée aux Blancs.
Suspendant son désir de vengeance, Stark opte pour la défense d'un petit garçon aux yeux d'enfant perdu, avant de s'armer durablement d'un fouet.

La Horde aux abois / P.Pélot - Gérard & C°, 1967.- (Pocket Marabout ; 11) "D. S.4». (J, W) ; N.E. : - Casterman, 1980. (L'Ami de poche ; 14) ;
N.E. : "Dylan Stark. 1". Lefrancq, 1997, (Volumes).
En quête des guérilleros d'El Paso, meurtriers de ses parents, Dylan se voit contraint de dénoncer la folie de Matitas Teafield, lequel fait croire à son fils et à ses hommes que la guerre continue.

Les Loups dans la ville / P. Pélot.- Gérard & C°, 1967.
- ( Pocket Marabout ; 20) ; "D. S.5" (J, W) N.E. : - Casterman, 1981. - (L'Ami de poche ; 16) ; N.E. : Dylan Stark. 1. Lefrancq, 1997, (Volumes).
Enfui vers Siloam Spring, Stark découvre une ville terrorisée par les fédéraux. Il ne peut sauver le fils de Teafield, rendu mort-vivant par le mensonge et bientôt tué par un gradé stupide.
Il suffit à Dylan de la vision d'une fille qui pleure en pleine rue pour qu'il se décide à chasser les intrus.

Les Loups sur la piste / P. Pélot. - Gérard & C°, 1967. - ( Pocket Marabout ; 21) ; "D. S. 6». (J, W) N.E. : - Casterman, 1981. (L'Ami de poche ; 20) ; N.E. : Dylan Stark. 1. Lefrancq, 1997, (Volumes).
Les soldats arrivés trop tard pour défendre la ville, escortent huit outlaws vers Little Rock. Dylan et son ami scout Penk sont du voyage. Pièges et attaques indiennes les attendent !

Les Irréductibles / P. Pelot *. - Gérard & C°, 1967. - ( Pocket Marabout ; 26) ; "D. S. 7" (J, W) (* fin du pseudo : Pélot). N.E. : - Casterman, 1981. - (L'Ami de poche ; 26) ; N.E. : Dylan Stark. 1. Lefrancq, 1997, (Volumes).
Prisonnier volontaire à Mountain Grove, Dylan est complice d'un projet d'évasion dirigé par son ennemi El Paso. A l'heure de la liberté, le désir de vengeance, contre un homme qu'il a appris à estimer, peut-il demeurer intact ?

Le Hibou sur la porte / P. Pelot. - Gérard & C°, 1967.
- (Pocket Marabout ; 34) ; "D. S. 8" ; (J, W) Sélection Prix des Treize, 1974. Sélection Jeunes - Lecture Promotion, 1975.
N. E. : - Amitié, 1974. (Bib. de l'amitié ; 102). Ill. de P. Petit Roulet.
N. E. : - Casterman, 1981. (L'Ami de poche ; 32)
N. E. : Dylan Stark. 2. Lefrancq, 1998, (Volumes).
Dans l'hiver installé, Dylan et son compagnon de bagne Alwoy trouvent refuge dans un ranch. Cette halte leur permet d'écarter du malheur les hommes comme les chevaux.
Encore un récit qui manifeste l'amour des chevaux. Le thème récurrent de l'animal sacrifié,- ici, le vieil étalon Sanan -, est traité avec tact.
La Marche des bannis / P. Pelot. - Gérard & C°, 1968. - (Pocket Marabout ; 41) ; "D. S. 9" (J, W). N.E. : - Casterman, 1982. - (L'Ami de poche ; 41) N.E. : Dylan Stark. 2. Lefrancq, 1998, (Volumes).
Retrouvant son sang cherokee, le métis partage l'humiliant chemin des larmes de ses frères vers une réserve comanche. L'Indienne Wahika lui offre un réconfort, hélas éphémère.
Les amours interrompues de Dylan et de la belle captive indienne mais l'espoir de la revoir en Oklahoma va demeurer (Cf. "D.S. 14").
Ces textes, commes les suivants, sont présents dans le recueil de nouvelles L'Assassin de Dieu, publié par Claude Ecken, chez Encrage, en 1998 et ils sont repris dans la bibliographie revue et augmentée parue sur le site de noosFere. com.

Dylan Stark, un cycle westernien (Introduction)


DYLAN STARK, LE JUSTICIER METIS ERRANT DE L'APRES-GUERRE
Fort de huit livres inspirés par l'Amérique du Nord et déjà publiés par les éditions belges Gérard, dans la collection « Marabout », en 1966-67, Pelot se sent prêt à créer un personnage d'une série-western dont les aventures vont se situer à l'intersection de l'Histoire des Etats-Unis au XIXème siècle et du mythe fantasmatique, parfois nourri des événements contemporains de l'écriture.

Il commence donc le cycle Dylan Stark dont le premier tome sera publié à la fin de l'année 1967, avec un antihéros plongé dans la Guerre de Sécession et les troubles nés d'une paix précaire. En fait, c'est surtout pendant ces années de l'après-guerre qu'on le voit évoluer, de 1865 à 1867. Ce choix d'une époque faussement paisible, aux plaies encore béantes, doit sans doute pour une part le fait que Pelot lui-même soit né dès le lendemain de la deuxième guerre mondiale, au cœur des Hautes Vosges particulièrement meurtries ou détruites et, pour longtemps, livrées à la pénurie et bientôt, au déclin économique.
Nul doute que, pour un enfant né en 1945, -c'est juste 80 ans après 1865 ! - l'atmosphère, les privations, les cicatrices encore vives d'un âpre conflit lourd de conséquences durables, ont laissé des traces dont on retrouve aussi la marque parmi d'autres romans plus contemporains. Quant à Dylan Stark, personnage de fiction certes, mais inséré dans un cadre géographique et historique plausible, il subit d'autant plus les séquelles d'une telle période qu'il est un métis né de mère française et de père cherokee. Les "sang mêlé" étaient historiquement nombreux mais la création d'un tel personnage permet un regard tantôt exacerbé, tantôt critique et distancié sur les ethnies en présence : noire, blanche, indienne ou métisse.

Dylan Stark ressent toutes les violences d'un conflit mal éteint. Il fait face avec ses coups de cœur, parfois violents mais sans jamais céder au manichéisme, plus soucieux de traquer l'injustice que de restaurer la justice, une tâche qu'il estimerait illusoire.

Extrait de la préface (ou introduction) que j'ai rédigée pour Claude Lefrancq. Alors que le tome 1 néglige ce texte, le volume deux, intitulé DYLAN STARK.2 (collection VOLUMES LEFRANCQ), paru en janvier 1998, après force insistance de ma part, lui fait enfin une place.

jeudi 4 mars 2010

Pierre Pelot : Traces du cadre lorrain dans ses fictions









PIERRE PELOT :
LES TRACES DU CADRE LORRAIN
DANS SES FICTIONS ROMANESQUES

Aux antipodes de l’écrivain « régionaliste », Pierre Pelot, « né et vivant toujours » dans la vallée de la Haute-Moselle, avoue cependant son attachement pour ce pays d’arbres et de montagnes « au dos rond », bien présent dans de nombreuses fictions. C’est là qu’il conçoit et écrit ses histoires, parfois arrachées « au bec des corbeaux ».

UNE ŒUVRE POLYMORPHE
Avant d’aborder le vif du sujet, des précisions s’imposent sur l’œuvre de Pierre Pelot.
Il écrit des romans westerns au début de 1966, dès La Piste du Dakota, juste avant la série Dylan Stark, forte d’une vingtaine de récits. Il y eut d’autres romans « américains ». Ce n’est qu’après avoir écrit près d’une trentaine de récits que Pelot introduit des aspects du cadre lorrain, dès 1972 avec Les Etoiles ensevelies et dans les romans contemporains pour adolescents, par exemple, Le Pain Perdu, Le Coeur sous la cendre (1974). Peu à peu, Pelot a appris à regarder autour de lui, à se débarrasser de l'exotisme du western pour parler directement de ce qui l’entourait.

Parallèlement paraissent une soixantaine de romans de science-fiction ou de récits fantastiques, des cycles ou séries de S-F. Pelot diversifie les genres en abordant polars, thrillers, romans noirs, tel L’Eté en pente douce (1980). Ajoutons les récits de « paléofiction », dont la fameuse saga en 5 tomes, Sous le vent du monde (1997-2001). Outre des novélisations (comme Hanuman ou Le Pacte des loups) et des scénarios de films, de téléfilms, de bandes dessinées (H.A.N.D.), d’émissions de radio, quelques pièces de théâtre, l’écrivain est entré dans la littérature générale, ce qui signifie seulement que des romans, publiés dès la fin des années 80, ont assez de succès pour que l’œuvre de Pelot échappe aux étiquettes et élargisse son lectorat.

Ces romans s’inscrivent dans un cadre lorrain, depuis Ce soir les souris sont bleues (1994) jusqu’à Méchamment dimanche (2005) ou partiellement L’ombre des voyageuses (2006), en passant par l’incontournable C’est ainsi que les hommes vivent en 2003.

Pierre Pelot a publié à ce jour 180 romans appartenant à tous les genres. Dès lors, il faut avouer que l’on se soumet d’abord à un double réflexe de réduction quand on veut évoquer dans son œuvre les indices d’un cadre historique ou géographique lorrain et quand on leur donne plus d’importance que l’intrigue des récits d’un « raconteur d’histoires ».

Moins du quart des romans empruntent à la Lorraine ou à ses franges comtoises et alsaciennes des éléments dans une partie ou la totalité du récit. Une quinzaine paraissent dans des collections pour la jeunesse, une trentaine dans les collections pour adultes.

UN CADRE LORRAIN QUI GARDE UN INTERET ROMANESQUE AUJOURD'HUI
Surtout depuis la publication remarquée en 2003 de C’est ainsi que les hommes vivent, et déjà depuis une vingtaine d’années, nul n'est censé ignorer le fait.
Dès 1987, il y eut Elle qui ne sait pas dire je, traversée des Vosges du Sud au Nord, de « La Montagne », petit bourg de la Haute-Saône, aux petits hameaux du nord de Baccarat, en passant par Remiremont. Puis, Si loin de Caïn (1988) emmène le lecteur de la vallée de la Haute-Moselle jusqu'à un chantier de bûcheronnage près de Servance.
(Fig. 1 : Premières éditions de romans « vosgiens », Cliché R. Perrin)
Dans Le 16e round (1990), un boxeur septuagénaire affronte l'échéance finale dans une maison proche du village de Fresse-sur-Moselle. C'est aussi un destin tragique qui attend Catherine Tolviac : Une Jeune fille au sourire fragile (1988) qui débarque en novembre sur le quai de la « minuscule gare » de « Ramont », entre Remiremont et Bussang.

Début 1994, Ce soir, les souris sont bleues, « Une histoire d'autochtones et de touristes», survient dans un écart du village de l'auteur, rebaptisé le val de Goutte Cerise.
Petit éloge de l’enfance (chez « Folio », Gallimard en 2007) extrait de ce récit, Cinq-Six-Mouches, le jeune « galichtré » parti faire une fugue, (croit-il en Haute-Saône mais il ne dépasse pas un étang de la vallée de Presles), pour photographier des hérons.

Il arrive que la lucidité du personnage principal, celle de François Dorelli dans Une autre saison comme le printemps (1994), jette une lumière crue contemporaine sur le village emblématique :
« Il regardait le village (…) et les nouvelles constructions hideuses. Des voitures et les premiers camions de la circulation routière quotidienne roulaient sur la route nationale. Il n’y avait personne devant les maisons, fort peu de piétons dans les rues visibles du village (…) ». (Une situation qui n’a fait qu’empirer depuis).

D’ailleurs, en 1992, dans Colère de renard, Pelot écrivait : « Je me souviens d'un temps, (…) pas si lointain, où mon village avait encore visage regardable (...) où cette vallée, protégée par les montagnes assises comme de grands chiens tranquilles, était belle. »
Inutile pourtant de plaquer sur Pelot le cliché de l'écrivain régionaliste.

« TOUT, SAUF UN ECRIVAIN REGIONALISTE »
Le personnage romancier de Natural Killer (1985) qui n’a « pas voulu quitter Utah-sur-Vosges » se plaint : « Ils sont venus ensuite me parler de « mes racines vosgiennes », de mon « attachement au pays ». Si le romancier se reconnaît des racines, - aux antipodes du nationalisme barrésien -, cet homme volontiers anarchiste admettra tout au plus son identité de « terrien » et de « montagnard ».

Jean-Paul Germonville, le rappelait dans L'Est Républicain, publié le 8-8-88, (en hommage aux Vosges) : « Pelot est tout, sauf un écrivain régionaliste. Son goût de la liberté et son horreur viscérale de la simple notion de frontières l'ont toujours éloigné de ce type de préoccupation. »

Alors, pourquoi Pelot a-t-il évoqué les Vosges ? En 1976, il avoue : « Il m'était complètement impossible de décrire un paysage d'ici mais j'étais dans les Montagnes Rocheuses avec une facilité incroyable ». Quand Marabout interrompt les Dylan Stark, paraît en 1972, le premier roman vosgien, Les Etoiles ensevelies. Cette transposition d'un synopsis pour Dylan Stark, permet au paysage du Nouveau Mexique de faire place aux crêtes semées d'étangs de la Haute-Saône enneigée. Dylan Stark est remplacé par un émigré espagnol et un jeune Indien par un enfant comtois fugueur.

DES INCURSIONS DANS LE PASSE
Si, dans la plupart des récits « vosgiens », l'époque décrite est souvent contemporaine de l'histoire, il y a des incursions dans un passé géologique lointain. Donnons un exemple.
Suicide, au huis clos infernal dans une ferme vosgienne, évoque avec le lyrisme des meilleurs géographes la naissance des montagnes :
« Il y avait quelques millions d'années de cela, la Terre avait fait le gros dos. Elle avait frissonné, gémi, hurlé dans les douleurs d'un fantastique enfantement. (…). des montagnes avaient grandi tout comme d'autres s'étaient transformées en vastes plaines. Ainsi s'étaient dressées les Vosges, comme d'autres plissements tout aussi vieux, tout aussi vénérables (...) ». Et Pelot d'évoquer alors les hommes qui vivent dans les vallées, « cicatrices du grand chambardement ».
La Peau de l'orage (1973), roman fantastique qui mêle passé et présent, fait revivre la naissance du village montagnard sur les Braqueux, au XVIIIe siècle. « En pleine forêt, ceux qui dressèrent les maisons, dans le début, étaient des équipes de bûcherons suédois. Les bûcherons ont trouvé femmes dans les villages des alentours, ils ont fait souche et se sont fixés. Ensuite sont venus les charbonniers, souvent avec femmes et enfants. Puis, plus tard, des vanniers de n'importe où qui se fixèrent là. »

Le grand oeuvre C’est ainsi que les hommes vivent développera davantage l’existence de ces mineurs et de ces charbonniers qui donneront leur nom à la vallée. Ce village, déguisé en Vizentine-sur-Agne, dans Je suis la mauvaise herbe (1975), revit les années 1920 à travers le destin d'un colporteur hors du commun.
(Voir plus haut, Fig. 2 : Parmi les premiers romans « vosgiens » dans les collections juvéniles, Cliché R. Perrin)

Grâce à Bastien, l'ouvrier retraité qui, Le Cœur sous la cendre, se souvient, on plonge dans un temps un peu plus reculé, celui « d'avant 1914, alors que la frontière passait à quelques kilomètres du col de Bussang, et que les vieux, aux veillées, racontaient des histoires de contrebandiers. »
On bondit de vingt ans avec Paulin, lorsque s'apprêtent à tomber Les Neiges du coucou (1976). Paulin se souvient de 1936, « quand l'usine a fermé ses portes, quand les patrons renvoyèrent les syndicalistes, (...) quand lui chantait, l'Internationale, gamin. ». « On coupait les arbres à la hache et au passe-partout. On débardait avec les bœufs. Les scieries (...) chantaient la chanson du haut-fer. »

RONDEURS, BOSSES ET PENTES DOUCES, DES CONSTANTES DU PAYSAGE VOSGIEN PELOTIEN
Ce qui fascine le regard du narrateur, c'est la montagne qui lui fait face chaque matin. Celle que Bastien observe dans Le Cœur sous la cendre : « Des montagnes rondes, bossues, des montagnes à sapins, pareilles à toutes les autres qui cernent la vallée. Mais (...) tellement proches (...) comme si, brutalement, il leur venait des ambitions de Mont Blanc ».

Ce qui est constant, c'est la notion, (toute féminine et sensuelle), de rondeur ou de rotondité, Ces formes attendrissantes inspirent l'image des « montagnes aux pentes douces qui enfermaient les vallées » ainsi que les observe Une jeune fille au sourire fragile. Dans Fou comme l'oiseau (1980), « le chemin sciait en pente douce tout le coteau du Bas-Haut » et la même image s'impose plusieurs fois, évidemment, dans L'Eté en pente douce, titre astucieux, voire génial, qui naît autant du sens poétique que de l'observation des paysages.

Ce qui rompt l’harmonie des courbes et des lignes douces, ce ne sont ni « les murets, les barrières de pierres sèches », qui délimitent les essarts et les champs de pâture, ni les « quelques grappes de maisons-jouets ». Ce sont plutôt « les usines (...) avec leurs toits en dents de scie qui grinçaient dans le paysage, avec leurs hautes cheminées de briques, comme des pieux dans le cœur de la bête ». C'est du moins l'opinion de Paulin dans Les Neiges du coucou.

Un montagnard ne peut envisager la description d'un massif sans imaginer son ascension. Prenons le seul exemple du fameux Ballon d'Alsace gravi en fait, par l'écriture, à toutes les saisons. Au printemps, c'est Chip, Fou comme l’oiseau, qui escalade la longue route en voiture. La neige est encore présente : « elle bordait chaque côté de la route en lacets de hauts bourrelets durs, gelés... ». La récompense, c'est la vision du sommet : « La crête, tranchée net comme par un coup de sabre gigantesque, était vierge de toute espèce de végétation de taille humaine ».

LE VILLAGE DE SAINT-MAURICE-SUR-MOSELLE, NOMME, CACHE OU REBAPTISE...
Dans Elle qui ne sait pas dire je, on rencontre ce malicieux dialogue (p. 87) :
« - C'est où que vous habitez ?
Il le lui dit.
Elle demanda :
- C'est où, A côté de quelle ville ?
Il le lui dit.
Ensuite, elle garda le silence.
»

Pelot aime jouer à cache-cache avec les noms de lieux, en particulier avec celui de son village qu'il rebaptise Vizentine-sur-Agne, les Deux Ballons, Les Fenaisces ou Saint-Bernard-du-Vallon, Le Cratère ou le Village du Bord, Saint-Mihiel ou Saint Hiel. On trouve aussi Vize-sur-Agne, Maur-sur-Agne ou Saint-Benoît-sur-Agne, des noms qui rappellent qu’il s’agit bien de fictions.

Si Saint-Maurice est clairement nommé dans Le Pain perdu et Le Cœur sous la cendre ou Ce soir, les souris sont bleues, le hameau est évoqué sans être cité, ou remplacé par un nom d'emprunt ou décrit par le truchement d'un lieu-dit dans une vingtaine d'ouvrages. Seule une connaissance géographique de la Haute-Moselle, (et encore ! ), permet de retrouver la colline du Braqueux, la vallée de la goutte du Rieux ou les roches de Morteville.

Voir, plus haut, Fig. 3 : Le village en étoile de Pierre Pelot, cliché R. Perrin.

UN LIEU SYMBOLIQUE : LA GARE
S’il est un lieu mythique pour le romancier, voyageur immobile - c'est bien la petite gare du village -. exemple symbolique qui témoigne de l'inexorable dégradation d'une région déclinante au fil des ans.

Voir, plus haut, Fig. 4 : a, b, c, Métamorphoses d’une petite gare, Clichés R. Perrin

Comme elle était vivante pourtant, cette gare quand « les seuls bruits [qui] montaient venaient de la halle (…), où des voituriers devaient charger un wagon : on entendait cogner les quartiers de bois et les billes sur le fond métallique ou contre les parois ». Mais c'était en 1920, au temps du colporteur Brice Gallet !

En 1974, Lou Carmaux, à la recherche du Pain perdu, observe la gare quittée douze ans plus tôt. C'est « la même quoique peut-être plus écaillée dans son maquillage jauni ». Deux ans plus tard, Lorrain, Le Pantin immobile et voyageur clandestin remarque « Le quai. Vide et blanc. La gare elle-même, avec son crépi de façade qui fichait le camp par grosses plaques ». « le panonceau frontal » a disparu. « Mais l'horloge ronde était encore là. »

En 1983, pour les voyageurs de La Nuit sur terre, c'est un triste spectacle : « La gare de Saint Hiel n'était plus en fonction. Elle se trouvait au nombre des sacrifiées sur la ligne Remiremont-Bussang, pour cause de non-rentabilité (...) ». En plus du panneau frontal, on a arraché « la grosse horloge ronde ... Des particuliers (…) avaient acheté le bâtiment de la gare pour en faire une résidence secondaire (...) ».

Depuis le 27 mai 1989, quand roula « le dernier des trains », on vit les mauvaises herbes et les arbustes pousser sur le ballast délesté des voies rouillées. (Fig. 2 : La voie désaffectée, cliché R. Perrin). Ensuite, vint la voie verte. Pelot n’a pas le cœur de poursuivre sa chronique après ces transformations irréversibles même si la gare réapparaît, contre toute attente, en 2007, dans Les Normales saisonnières bretonnes. L’essentiel n’était-il pas de faire de la gare le lieu symptomatique de la décrépitude inexorable de la région ?

L’usine textile aurait-elle pu remplir la même fonction ? On pourrait le croire en écoutant le vieux Caron, descendant d’un pionnier déchu, dans Les Caïmans sont des gens comme les autres (1996) : « Il y avait des usines un peu partout dans cette vallée et les environnantes sur le bord des rivières. Des tissages. Les trois quarts de gens travaillaient dans les usines, ça roulait plein pot, ça glissait comme sur du velours. Maintenant que tout se déglingue un peu partout, c’est dur d’imaginer une telle situation. Forcément. »

UNE ECRITURE SOUVENT VOUEE A LA PEINTURE DU MICROCOSME
En 1987, Pelot déclare : « Je me suis finalement rendu compte que le monde entier était à ma porte, dans les gens, la vie qui m'entourent. (…). Faulkner disait qu'il n'aurait pas assez de toute son existence pour s'occuper du petit timbre-poste que représente sa contrée. »

Au lecteur avide d'en savoir plus de recenser les notations sur les scieries où ont cessé « la chanson du haut-fer » et son « va-et-vient saccadé », sur les « cités » ouvrières aux « mêmes façades écaillées que l'on repeint tous les cinq ans aux frais de l'usine », « avec leurs ramées protectrices de vieilles plaques de fibrociment ».
Au patient géographe, laissons le souci de situer les « vallées secondaires » du village, les collines, les ballons, les étangs mystérieux et les rares lacs.

Pour résumer l’aspect du village, il suffit de prendre un peu de recul et de hauteur grâce aux Pauvres zhéros (1982) [magnifiquement adapté depuis en bande dessinée par Baru] : « Le village, vu du ciel, rappelait la forme d'une étoile à cinq branches. Il avait poussé au point de rencontre des vallées et s'était étendu, semant ses maisons le long des cours d'eau, toujours plus haut vers la source. La plus forte concentration d'habitations suivait bien sûr la vallée principale de la Moselle, (à peine rivière), et les axes jumeaux de la route et de la voie ferrée ».

Il est aisé d'identifier les cinq branches de l'étoile : deux sont constituées par le cours amont de la Moselle et le bras en aval. Les trois autres sont données dans Suicide : « La Feigne [ou Faigne], Presles, les Charbonniers » [ou vallée de l'Agne], cette dernière se subdivisant elle-même en vallées secondaires. Cette immense vallée ramifiée est la préférée du romancier. Ne lui a-t-elle pas fourni ses deux pseudonymes de Suragne et de Carbonari ?

Mais si l'on y suit Bastien pour découvrir « Les Feignes », on arrive dans la triste « réserve ». C'est là qu'échouent les retraités parqués pour céder leurs logements ensoleillés du centre du bourg à des ouvriers encore productifs Cet écart n'est qu’une partie de l'immense vallée des Charbonniers, dominée par « les masses rondes et boisées » des Braqueux.

Dans le récit fantastique, La Peau de l'orage, c'est sur cette éminence que l'on situe le premier hameau : « Il y a (...) deux cents années pour le moins, alors que la vallée était vide de village, nue comme ma main, c'était là-haut, sur les Braqueux, qu'il était le village. (...) »

GENESE DU « GRAND OEUVRE »
Et cette histoire tient tellement à cœur à Pelot qu'il a envisagé, depuis vingt ans et surtout depuis 1994, d'écrire l'immense saga, du XVIIe siècle à nos jours, d'une famille d'origine suédoise installée en ces lieux. Le projet mûrit lentement, se modifie et nécessite un énorme travail d’archives, doublé de patientes recherches linguistiques et historiques. Il est interrompu par la rédaction des cinq tomes de la saga Sous le vent du monde, et par l’accident cardiaque dont Pelot est victime après la tempête de décembre 1999. L’aboutissement est, après deux années d’écriture, le long récit : C’est ainsi que les hommes vivent, publié en août 2003. Ce roman de plus de 1100 pages est une longue enquête entreprise en 1999, sur des faits tragiques qui se sont déroulés au XVIIe siècle. L’essentiel est dans l’insertion de personnages originaux et surprenants, « désensevelis » de l’Histoire de la Lorraine et suivis dans leurs métamorphoses identitaires, aventureuses et douloureuses. Pelot développe deux trames parallèles dans deux univers historiquement très différents, celui des intrigues et des troubles du duché de Lorraine au XVIIe siècle et l’époque contemporaine, non moins exempte de turpitudes.

Au début du XVIIe siècle, une paysanne lorraine est brûlée comme sorcière, après avoir donné naissance à un garçon, Dolat, recueilli par les dames chanoinesses de l’abbaye de Remiremont. Apolline d’Eaugrogne, issue de la haute noblesse, devient sa jeune « marraine ». Elevés ensemble, ils vivront une relation passionnée mais Dolat, à douze ans, quitte l’abbaye. Adopté par « Maman Claudon », il devient l’apprenti d’un apiculteur. Dénoncée pour complot contre Catherine de Lorraine, contrainte de fuir vers la Franche Comté, Apolline appelle Dolat à son secours. Les amants traqués se réfugient dans les forêts, au-dessus de Saint-Maurice. La Guerre de Trente ans les sépare...

En 1999, le journaliste Lazare Grosdemange, rescapé d’une attaque cardiaque malmenant sa mémoire, revient dans son village de Saint-Maurice où sa mère vient de mourir. Ce deuil le conduit à fouiller les archives familiales et locales, à entreprendre une enquête historique qui le mène sur les traces d’un ancêtre bagnard et sur la piste d’un trésor lié à l’aventure de Dolat et d’Apolline...

Des investigations pointues permettent de reconnaître, dans d’autres récits, Le Thillot et Remiremont, qui ont en commun leurs rues aux arcades, Fresse-sur-Moselle, Bussang et ses scieries, Château-Lambert, petit hameau de la Haute-Saône déguisé en Pierre-Fendre ou en Château-Lamay, Dans cette Franche-Comté voisine, apparaissent furtivement Servance, Beulotte-Saint-Laurent ou La Montagne, village qui évoque les romans de Giono.

DEGUISEMENTS LEGITIMES ET BROUILLAGES DE LA FICTION
Le romancier n'est pas soumis à la même rigueur que celle des géographes. Pour la nécessité logique du récit, il bouscule les montagnes. Par exemple, dans Le Ciel fracassé (1975), depuis Bussang, Adrien « le déserteur » et son amie Célia ne traversent que « deux villages endormis », (Bussang et Le Thillot), avant le « col raide [qui] menait en Haute-Saône ». Le narrateur a donc escamoté les villages superflus de Saint-Maurice et de Fresse.

Pelot s'amuse d'ailleurs aux dépens de lecteurs trop pusillanimes. Relisons la présentation de La Forêt muette (1982) : « Le Cul de la Mort est un endroit qui ne figure pas nominativement sur les cartes d'état-major ou autres ; même le très sérieux Institut géographique national a choisi, semblerait-il, de l'ignorer. » Inutile de suivre sur la carte au 1/25 000 ème, les personnages égarés dans les roches de Morteville, parmi les étangs fangeux de la Haute-Saône, dans les méandres du Col de Bussang ou de la route des Ballons.

ATMOSPHERE ET PARLER LORRAIN
Seul Pierre Pelot pouvait imposer à toute la francophonie des mots du patois local vosgien ou des régionalismes lorrains. La ferme vosgienne ancienne revit avec son bardage de bois, sa charpente couvertes d’essentes ou d’essies, ses portes de bouachrie, son charri avec le bruit de la gouliche et l’entassement des « charpagnes » tressées ou des « tacounets » où séchent les oignons ou les échalottes, voire la bérouette ou le béro. A l’intérieur, qui n’a pas vu la pierre d’eau, l’araignée de bois et ses ustensiles, le banc de pots rudimentaire et les sabots courte-gueule ? Peut-on encore ignorer les « fiounements » d'un chien-loup pleurnichard ? les « gaillots » engouffrés dans le poêle ? ou encore l'« épouvantail à counailles » !

Bûcherons et boquillons sont aussi souvent évoqués que les pistes de débardage et les tracés de schlittage. Gare aux « chablis » qui nuisent à l’exploitation des « tronces », des « grumes » pour aboutir aux « lognes », « rondins » « bracos » ou « quartiers » divers, rangés en stères !

UN SEUL VRAI PAYS
Le seul vrai pays dont veut rendre compte Pierre Pelot, « c'est le pays de ceux qui ne suivent pas, qui dérapent, qui débordent des moules », « C'est la montagne et non la ville ». Il devient le chroniqueur fantasmatique de ceux que l'on a privé de parole, d'écriture ou de mémoire(s) pour dire les difficultés de survivre de tous les « mangeurs d'argile », des « calamiteux », qu'une société urbaine isole, marginalise ou méprise.
Les personnages de Pelot ne sont pas des héros classiques. Ce sont des bûcherons, des sagards, des maçons, des menuisiers-charpentiers. ... Ce sont souvent des paysans ou des ouvriers du textile. On rencontre aussi des artisans, des employés de magasin, ou plus rarement des colporteurs, des brocanteurs ou des rebouteux. Plus généralement, il y a les exclus de tout acabit.

Pelot n'aime pas ceux qui occupent « un rang », « tous ces apôtres, écrit-il, qui nagent et pagaient dans leurs petites sphères étroites de pouvoirs et regardent de haut la piétaille ». Subjectif, il met en garde l'adolescent Tillix, désireux d'être explorateur, et qui « n'avait pas encore compris que les seules jungles qu'il pouvait être amené à découvrir étaient celle des métiers à tisser, dans le bruit infernal et la chaleur suante, que ses lianes seraient celles des courroies de transmission (...), que ses « sauvages » à pacifier auraient toujours le visage retors de certains contremaîtres ».

LES VOSGES « ADAPTEES » A L'ECRAN
Les adaptations télévisées ou cinématographiques montrent l'exactitude du regard et la précarité de lieux interchangeables. Les Etoiles ensevelies restituent l'atmosphère hivernale des étangs brumeux de la Haute-Saône, avec ses prés gorgés d'eau.

Le téléfilm Le Pantin immobile, adapté par Pelot lui-même, respecte scrupuleusement la topographie du roman, avec ses alternances de séquences tournées tantôt à Saint-Maurice, tantôt à Bussang. Il inclut des moments de cinéma-vérité, comme les feux de la Saint-Jean ou l'arrivée du train dans la fameuse gare, ornée d'une banderole indiquant : Saint-Maurice-Ballon d'Alsace.

Le téléfilm Le Pain perdu de Pierre Cardinal montre une ferme vosgienne typique, dont les bardeaux et les « esseaux » vont brûler. Des scènes ont été tournées à Saint-Maurice comme la bagarre près du mur supérieur du cimetière ou l'arrivée du car, de retour de la colonie, sur la place de l'église.

D'autres adaptations trahissent l'aspect secondaire du paysage. Ainsi, Fou comme l'oiseau de Fabrice Cazeneuve déplace les lieux frémis de l’action, en 1983, vers le hameau de Saint-Bresson en Haute-Saône. Il le fait sans que l'essentiel soit infidèle.

L'Eté en pente douce aurait pu être tourné dans les Vosges. La petite maison coincée entre deux garages- (déjà évoquée dans le roman Le Pain perdu ! )- était-elle trop évidente pour que Gérard Krawczyk lui préfère en 1987, celle d'un petit village du Sud de la France ?

LE SECRET (EVENTE) D’UNE OEUVRE
En fait, Les Hautes Vosges ont procuré à Pelot des odeurs, des senteurs essentielles dans son cheminement vers l’écriture. Non, ce n’est pas quand la rivière en furie et assassine retourne les billes de bois de La Drave (1970) ou les radeaux des bûcherons qu’elle importe le plus.

En fait, c’est la jeune Moselle estivale aux « pierres souvent découvertes », qui prime. C’est elle qui accompagne la révélation de son état d’écrivain après qu’il a refusé le chemin tracé par d’autres.
On l’apprend dans Le Ciel fracassé en 1975 à travers le personnage d’Adrien Levreau, « quatorze ans mal sonnés », « parti pour le centre d’apprentissage. Huit jours. (…) il était revenu. Il avait dit : « Je n’y retournerai pas ». C’était un samedi soir de septembre, en fin d’été torride. (…). [Adrien] était allé s’asseoir au bord de la rivière. Dans les odeurs de vase sèche et de soleil couchant. Il avait regardé couler l’eau maigre, entre les pierres découvertes par la sécheresse. Il était bien. »

Des éléments similaires apparaissent en 1980 dans Blues pour Julie : Jo Dague revient définitivement du Centre d’Apprentissage de la ville. « Il était allé s’asseoir au bord de la rivière. L’été était passé, sec comme un souffle d’enfer. Il ne restait qu’un faible filet d’eau qui zigzaguait entre les pierres recouvertes de vase séchée. Cela sentait le poisson mort et les mousses en putréfaction. (...)

Dans Méchamment dimanche, en 2005, le garçon Zan, né le même jour que Pelot, « regarda la rivière couler et laissa les odeurs de vase l’imprégner par tous les pores de son être. Ces senteurs chaudes lui firent prendre conscience de la baisse du niveau de l’eau. (…)
Ces « senteurs d’anciens assèchements sur les pierres découvertes par l’été », « mêlées à des odeurs de regains frais », on les retrouve en 2007, dans Paroles d’auteurs, La Lorraine. Pelot écrit :
« Le jour où j’ai compris que je ne pouvais qu’être écrivain doit bien exister. Mais je ne m’en souviens plus. Je me rappelle la saison et l’endroit et l’atmosphère : une retombée de septembre au bord de la rivière, dans les odeurs de vase d’un étiage sévère descendu bellement d’une canicule flamboyante. Le cul sur la berge à regarder couloter l’eau et me dire que non, non non non, « ils » ne m’obligeraient pas à faire ce qu’on fait à cet âge : prendre le départ avec les autres ».

Si l'on veut comprendre l'acharnement du romancier à vivre dans une. région et à en caresser, par les mots, ses aspects significatifs, on ne peut ignorer des fictions « d'autant plus vraies qu'[il] s'est donné la peine de les inventer » ? En fait, que lui ont surtout appris d’essentiel Les Vosges ou La Lorraine ? Qu’ « il y a des odeurs de vase sur les pierres d’une rivière qui ne s’estompent jamais » !

Notes et références :On trouvera une présentation à la fois différente et plus copieuse du même thème, sur le site ecrivosges, sous le titre : Pelot en pente douce et rondes bosses
Le même site propose : Le Lexique vosgien, les régionalismes lorrains et quelques traditions locales dans les romans de Pierre Pelot
Pierre Pelot et les Vosges : liste chronologique des romans « vosgiens »Les titres cités dans l’article étant fort nombreux, le lecteur curieux en trouvera les références en consultant trois sites possibles :
1) http://ecrivosges.2st.fr/
2) http://www.noosfere.com/ (Bibliographie commentée et par genres des romans de Pierre Pelot)
3) site personnel de Pierre Pelot : http://pagesperso-orange.fr/pierrepelot/

Après 2003, Pelot quitte les éditions Denoël et publie ses romans chez Héloïse d’Ormesson, [puis chez d’autres éditeurs].

Dossier publié dans :
Journées d’études vosgiennes
LE THILLOT LES MINES ET LE TEXTILE
2000 ANS D’HISTOIRE EN HAUTE-MOSELLE

Société d’Emulation des Vosges Société d’Histoire de Remiremont et de sa région
3e trimestre 2008

mardi 2 mars 2010

Rimbaud Un pierrot dans l'embêtement blanc par Claude Vautrin

Rimbaud d'après une photographie de Carjat. Composition de Raymond Perrin

RIMBAUD UN PIERROT DANS L'EMBETEMENT BLANC


Merci à Claude Vautrin qui a publié cette présentation de mon
essai dans Massif des Vosges Magazine n° 34, fin février 2010.
(Cliquer sur l'image pour lire plus aisément le texte)

lundi 1 mars 2010

L'Histoire de la littérature jeunesse n'est pas un fleuve tranquille

"Lire au collège" n° 67 : Violence, tabous, trangressions (printemps 2004)

L’Histoire de la littérature de jeunesse n’est pas un fleuve tranquille !
Autres temps, autres mœurs : l’idée de « livre pour la jeunesse », les limites de ses frontières, ses tabous et ses seuils de tolérance, ont nécessairement évolué au cours d’un siècle, secoué par les guerres, les idéologies et leurs goulags. Les notions même d’enfance et d’adolescence sont très fluctuantes. Elles ont nécessité des ajustements si mouvants qu’on en vient même aujourd’hui à aller au-delà de ces distinguo pour créer des collections destinées aux « jeunes adultes » ou, suprême astuce commerciale, des « romans transgénérationnels » !
Empruntons les bottes de sept lieues nécessaires pour parcourir les décennies.
Au début du XXe siècle, l’idéologie et la morale républicaines imprégnant les récits et une logique économique implacable s’opposent à l'esprit créatif et à l'imagination. La morale républicaine substituée à la morale chrétienne montre la même rigidité et l'absence d'invention. Aux récits romancés, sans contexte historique ou social fort, ont succédé des ouvrages purement instructifs…
Les lecteurs actuels de fantastique croiront-ils que le courant « réaliste » est, pendant longtemps, le plus encouragé par la France profondément cartésienne, méfiante à l’égard de « la folle du logis » et du récit merveilleux ou fantastique. En 1906, au moment où reparaît la version « autocaviardée » du livre de G. Bruno : Le Tour de la France par deux enfants, si peu fiction mais vraie leçon de choses continue et réaliste, les petits Anglais satisfont leur imaginaire avec Peter Pan. L’ouvrage de G. Bruno, « laïcisé » après la séparation de l’Eglise et de l’Etat, est en outre, l’exemple le plus manifeste d’autocensure. L’espace disponible oblige à nous focaliser sur quelques genres jugés suspects.

Le long purgatoire des « mauvais genres »
L'intrigue policière et le roman de science-fiction, ghettos circonscrits dans le grand ghetto de la sous ou paralittérature, sont généralement déconsidérés. Les énigmes policières, même celles d’Arsène Lupin de Maurice Leblanc ou Le Mystère de la chambre jaune (1908) de Gaston Leroux devront attendre des « glissements culturels » parfois tardifs avant d'être publiés dans des collections conçues pour la jeunesse. (Seuls Sherlock Holmes et Rouletabille échappent à l’exclusion). Les ouvrages ressortissant au merveilleux scientifique de J.-H. Rosny, devront subir un même purgatoire. L'hebdomadaire L'Ami de la jeunesse se voit reprocher par La Gazette de la presse, en mai 1914, de publier « des romans policiers et des aventures sanglantes », capables d'entraîner les lecteurs « à la folie et au crime ».
Rappelons les agissements des Savonarole de la presse et de la littérature enfantine dont la figure emblématique fut celle de l’abbé Louis Bethléem, (1869-1940). Directeur de la Revue des lectures, il fustige, dès 1913, les « mauvais » illustrés du groupe Offenstadt, les romans policiers de Ferenczi, les westerns des Editions modernes, les aventures de Buffalo Bill ou de Mandrin des Editions Prima… Il établit, en 1931, une liste-type de Récits pour enfants, puisque la littérature enfantine « ne tue pas moins d’âmes que l’école sans Dieu » !
La fiction féerique, longtemps suspecte, est critiquée par les pédagogues, comme Maria Montessori, dénonçant à Londres en 1921, « la mauvaise influence du merveilleux sur la jeunesse », (Annie Renonciat le rappelle dans Livre mon ami). Cette critique sera d’ailleurs reprise par Célestin Freinet, dix ans plus tard… et dans les années 50, par le psychologue et réformateur de l’éducation, Henri Wallon, fermement convaincu que l’enfant ne distingue pas rêve et réalité.
L’astuce des éditeurs a consisté alors à éviter les mots qui fâchent. Puisque l’aspect scientifique et anticipatif des romans de Jules Verne est communément accepté, adaptons le vocabulaire ! Qui se douterait que la collection « Contes et romans pour tous », chez Larousse, dans les années 20-30, cachent plusieurs ouvrages de S-F, tels ceux de Henri Bernay ? De 1927 à 1932, Tallandier utilise l’expression « Voyages lointains-Aventures étranges » pour une collection où l’on rencontre les auteurs Jean de la Hire, Maurice Champagne ou M. Limat. A partir de 1929, les éditions Fernand Nathan recèlent dans leur collection « Aventures et voyages », (faussement anodine), maints ouvrages d’anticipation de T. C. Bridges, Tancrède Vallerey, O. von Hanstein et Henri Allorge. Qui croirait que la collection « Caravelles » des éditions Fleurus s’adonne aussi en 1957-58 à ce même genre de récits ? Même en 1970, la collection, chez Hatier et G.-T Rageot, « Jeunesse poche » (1970-1974), développe une section « anticipation », (pour les premiers récits juvéniles de S-F de Christian Grenier et Pierre Pelot). Il faut attendre 1977 et « L’effet "Guerre des étoiles" », le film de George Lucas, pour que l’on admette enfin que la collection pour ados, « L'Age des étoiles », chez Robert Laffont, soit entièrement consacrée à la science-fiction et le dise.
Dans le genre « policier », certains pourraient à tort, croire qu’il a fallu la création de « Souris noire » en 1986 pour que le genre soit présent sur le rayon jeunesse. Au coeur des années 50, par le jeu de rééditions souvent illustrées, Les Disparus de Saint-Agil (1935) de Pierre Véry, Le Cheval sans tête de Paul Berna, L’Affaire Caïus d'Henry Winterfeld, deviennent les prototypes des histoires policières qui donnent le rôle principal aux enfants. Est-ce en raison du caractère policier du récit que l’on critique l'implication d'un ou plusieurs enfants enrôlés de gré ou de force dans l’aventure, où les adultes n'ont qu'un rôle effacé ? . (Tintin, à la même époque, sans doute parce qu’il appartient au monde méprisé de la B.D., échappe à ces critiques). Que la bande à Gaby, du Cheval sans tête de Paul Berna, formée d’enfants banlieusards de « la rue des Petits-Pauvres », soit encore considérée par Paul Garapon, dans la revue Esprit, en 2002, comme une « bande de voyous », stupéfie. Est-ce être en raison de l’argot jubilatoire de ces jeunes débrouillards, au langage familier mais juste ?
Chance ou malchance de l’énigme policière : les séries du genre (Club des cinq, Alice, plus tard, Langelot, Michel, Fantômette…), démarrent en 1955 chez Hachette. Le double discrédit tombe à la fois sur le genre et sur la notion de série, confondue parfois avec celle de collection et même de cycle. Il en résulte encore aujourd’hui une censure inavouée, non explicite mais bien réelle, par exemple, dans la liste du Cycle III. Alors que la plupart des B.D. choisies sont issues de séries, tout récit d’un roman développé dans une trilogie ou ayant une suite a été banni, (une exception confirme la règle : Le Buveur d’encre d’Eric Sanvoisin).
Donnons un coup de projecteur sur les fictions « réalistes » des années 70-80.

Mai 68 et ses conséquences plus ou moins lointaines
Dans Le Monde du 13 décembre 1969, Simone Lamblin se plaint des centres d'intérêt de la jeunesse car « on connaît assez bien le répertoire des thèmes romanesques : les animaux, l'enfant malade ou orphelin (ou les parents malades), le sauvetage d'un animal par un enfant et inversement, les jeunes dépistant les manœuvres d'un personnage énigmatique, l'équipée d'un jeune garçon dans des circonstances exceptionnelles, la récupération d'un trésor ou d'un objet volé, etc., tous sujets exploités depuis le XIXe siècle sans avoir jamais été remis en question ». Or, tout va très vite changer.
Des collections comme « Plein vent », chez R. Laffont, « Travelling », chez Duculot en 1972, « Les Chemins de l’Amitié », chez Amitié-G.T. Rageot, en 1973, « Grand Angle » pour G. P. en 1974, s’ouvrent aux réalités de leur temps. « Travelling » évoque des aspects du monde actuel, sans éviter la cruauté de certaines réalités contemporaines. Ainsi sont mis en récits le génocide des Indiens au Brésil, la guerre civile en Irlande du Nord ou les conditions de vie des travailleurs immigrés… Des romans traitent de la vie et de la psychologie conflictuelle des adolescents, de leurs aspirations… « Les Chemins de l'Amitié » vont toucher des lecteurs de plus en plus mûrs. Ses objectifs sont de « clarifier la vision des grands sujets d'actualité et des divers problèmes auxquels, dans notre société moderne, chacun est confronté ». Chaque roman fait « appel au "vécu", offrant ainsi au lecteur des éléments de compréhension qui pourront éventuellement lui permettre de mieux se situer dans le monde dans lequel il vit. »... « Grand Angle » évoque des problèmes sociaux ou des thèmes actuels. Ouverte sur le monde contemporain, « d'hier, d'aujourd’hui et de demain », à travers des récits permettant « une meilleure approche des problèmes de notre temps », elle publie aussi des romans historiques engagés.
Ce sont justement ces collections qui vont être violemment critiquées en 1985, par Marie-Claude Monchaux dans son pamphlet Ecrits pour nuire, (revu et augmenté en 1987). Les Editions de l’Amitié pour « Les Chemins de l'Amitié » et G. P. à cause de « Grand Angle » et Duculot pour la collection « Travelling », essuient des tirs nourris… Utilisant avec adresse le réflexe de réduction, par exemple, pour quelques lignes isolées du contexte et évoquant la masturbation, elle tire à boulets rouges sur Les Tilleuls verts de la promenade de B. Barokas.
Plus généralement, elle accuse la littérature pour la jeunesse des 10-15 ans des pires turpitudes. « Cela va de la destruction de la famille et l'idée de patrie, jusqu'au mépris pour le corps enseignant, l'apologie de la drogue, de toutes les déviances sexuelles, avec l'obsession gauchiste de la morbidité et de la mort ». S'y ajoute l'encouragement au vol, la drogue, la vie sexuelle précoce, l'antimilitarisme, le rejet, outre celui de la famille, de la société et de la nation, et la justification de la violence ! Même si elle semble surtout s’en prendre aux éditeurs éloignés de ses convictions politiques, ses attaques visent un grand nombre d’éditeurs. Nul ne sera surpris des charges contre des éditeurs de gauche, comme La Farandole. En 1987, on reproche aux éditions Syros des livres parus en « Souris noire ».
On dirait que l’auteur ne supporte, ni l’évocation de la solitude et de la sexualité de l’adolescent, ni celle de la maladie et de la mort, encore moins celle de réalités sociales ou économiques contemporaines, comme le prouve son aversion pour la collection « Mon bel oranger », publiée chez Stock. Le parti pris généralisé, nourri de lectures univoques et compulsives, rend inacceptables ces critiques.
La pamphlétaire, muette sur certaines dérives de la collection « Signe de piste », s’en prend à Gallimard à travers « Folio junior ». Les éditeurs novateurs sont dans la ligne de mire. L’Ecole des loisirs au rôle majeur dans le renouvellement de la littérature jeunesse ne pouvait sans doute pas être davantage épargnée que Christian Bruel, Le Sourire qui mord ou les albums d’Harlin-Quist. On extrait artificiellement une liste de mots jugés grossiers pour « descendre » le très utile récit de Susie Morgenstern, intitulé La Sixième. Reprenant un procédé fréquent à l'extrême droite, l’auteur dénonce « un plan visant à s'emparer de l'enfance », un complot, « mis en place il y a 60 ans » (sic), unissant auteurs, illustrateurs, éditeurs, éducateurs et bibliothécaires. Leur but ? «démanteler les structures actuelles de la civilisation occidentale contemporaine, de déstabiliser la famille, de discréditer l'ordre social, les mœurs, et d'affaiblir les lois, l'Armée, la sécurité, la nation ». Illustration très claire de la difficulté à admettre les nouveaux territoires de la littérature à destination de la jeunesse.

L'ancrage dans le réel et l'Histoire, toujours surveillé de près.
Deux tendances antagonistes, avec leurs propres détracteurs, ont toujours traversé l’Histoire du livre pour la jeunesse. L’une privilégie le merveilleux, longtemps fort suspect, en France du moins, car la littérature anglo-saxonne n’a jamais eu, semble-t-il cette méfiance, (elle le prouve encore aujourd’hui avec Harry Potter), l’autre tente d’appréhender les réalités sociales ou psychologiques qui aideront l’enfant et l’adolescent à accepter le monde tel qu’il est. Loin de se cantonner dans le thème de l’aventure, cliché du récit admis par tous, la littérature jeunesse est entrée de plain-pied, déjà au cours des années 70, dans le monde actuel dont elle reflète peu à peu tous les aspects.
Heureusement, nous sommes bien éloignés de l’époque où le contenu idéal des livres destinés aux jeunes devait être un paradis sucré, aussi insipide qu’anodin. Encore le merveilleux « irréel » était-il encore parfois banni. On pense aussitôt à l’histoire de ce roi qui souhaitait que son prince de fils ne soit pas exposé à la réalité du monde extérieur jugé trop cruel. Il interdisait donc toute mauvaise nouvelle. On connaît la suite : confronté un jour à la dure vérité, le prince ne lui a pas survécu. Ce n’est certes pas une raison pour ne proposer à la jeunesse que des tranches de vie bien dramatiques, pleines de cadavres sanguinolents, (comme dans Barbe Bleue), de père égorgeur, (tel celui du Petit Poucet qui trucide ses propres filles), ou incestueux, (voyez le géniteur de Peau d’Ane). Il existe aussi des pères lâches ou absents, n’est-ce pas Monsieur Lepic ? des adultes sadiques qui fouettent les enfants, chez Mme de Ségur. Une façon de rappeler que chacun peut construire une lecture par trop unilatérale et bornée, comme s’il était nouveau que « le réel investisse les pages des livres d’enfants ». Une façon aussi de dire que s’ils le font avec suffisamment de profondeur psychologique, de tact et de sensibilité, et c’est le plus souvent le cas, les auteurs de la littérature jeunesse peuvent, dans leurs fictions nuancées et subtiles, aborder des thèmes forts et nécessaires parce qu’ils sont ceux du monde dans lequel leurs lecteurs vivent.
L’amour était déjà au cœur des histoires traduites de l’Allemand Peter Härtling, comme Ben est amoureux d’Anna (1981) ou Jitka, reprises en « Pocket Junior ». Le Coup de foudre, titre de Nicole Schneegans, est à double sens mais il est pris dans son acception restreinte par Susie Morgenstern qui préfère s’attarder sur la faim d’aimer dans Premier amour, dernier amour.
Gudule s’adresse à des adolescents et n’esquive pas la première relation sexuelle dans L’Amour en chaussette, chez Thierry Magnier, en 1999. Adieu mes douze ans déclare Annie, le personnage de Betty Miles (1994), quand ses premières règles apparaissent. Des réalités plus crues, peuvent être traitées. Christophe Honoré, à travers l’histoire de P’tit Marcel, évoque le sida qui atteint le frère aîné dans Tout contre Léo (1996). C’est aussi cette maladie qui frappe Thomas, le contaminé par transfusion sanguine, dans La Vie à reculons de Gudule. Dans Mon cœur bouleversé (1999), P’tit Marcel a trois ans de plus et Léo est mort. L’adolescent voit ses parents incapables de faire le travail du deuil. « Je ne suis pas une fille à papa » (1998) affirme la fille aux deux mamans d’Honoré, et l’homosexualité est en filigrane dans le récit de Chris Donner : Les Lettres de mon petit frère (1991), tout comme dans le roman Comme le font les garçons (1998), de Marie-Sophie Vermot. Thierry Lenain a su, sans nourrir chez les lecteurs de fantasmes de peurs permanentes, faire allusion à la pédophilie dans La Fille du canal. Roger Judenne en abordant les rumeurs mensongères donne un autre éclairage dans Bruit de couloirs (1999). L’inceste, illustré par le cas d’une fillette abusée par son oncle, exigeait le tact de Claire Mazard, (Maman, les p’tits bateaux). Claude Clément parle du viol, dans sa fiction intitulée La Frontière de sable et Virginie Lou s’insurge contre les violences qui touchent à l’intimité, dans Je ne suis pas un singe. On hésite parfois à citer ces exemples, rares par rapport à une abondante production, parce que l’on redoute leur exploitation malsaine par les tenants d’un retour à l’ordre moral et les esprits régressifs qui semblent hélas les produits corollaires des crises économiques ! (1) Admettons d’abord que les enfants ne sont pas troublés par les mêmes choses que leurs parents. Certains changements de la société méritent d’être abordés moins gravement, la nudité par exemple. L’acte que Louise ne parviendra pas à réaliser en vacances, se mettre en tenue d’Eve, en 1997, dans La Vérité toute nue de Brigitte Smadja, le garçon imaginé par Alain Grousset l’a accompli en 2000, puisqu’il peut raconter Mes premières vacances tout nu (en « Première Lune »). Emilien, l’adolescent de Marie-Aude Murail veut être Baby-Sitter… et Anne Fine imagine des garçons qui veillent paternellement sur des Bébés de farine, pour s’initier à la paternité. Les filles sont parfois confrontées à des situations plus graves. L’adolescente Christine découvre qu’elle est enceinte et, En plus, c’était pas prévu (1997), raconte Marie-Sophie Vermot. Va-t-elle élever cet enfant plus tard ? Dans A. comme voleur de Jean-Claude Mourlevat, Arthur, abandonné dans un appartement sans électricité, est contraint de voler pour se nourrir. C’est sur le toit d’une H.L.M. que se réfugie une famille expulsée, dans Valet de carreau de Régine Detambel. La maladie gravissime et la mort ne sont plus tabous dans ces ouvrages. La fin peut venir de la guerre, comme dans L’Oasis de Xavier-Laurent Petit, quand se déchaîne la terreur islamiste, comme en Algérie. C’est franchement Un enfant dans la guerre que montre Thierry Jonquet quand un adolescent irakien doit affronter les champs de mines. Alice Mead, dans La Croix d’Adem (1999), aide à comprendre l’épuration ethnique chez les Kosovars. Sauve-toi, sauve nous ! crie Noé à son père accidenté, comateux, puis amnésique, dans le roman de Marie-Sabine Roger.
Claire Laroussinie ne laisse pas de chance de survie au père victime lui aussi d’un accident, et son personnage, pour cacher sa douleur, s’écrie : Même pas mal. Dans Esie-la-Bête (1999), premier récit de Rose-Claire Labalestra, publié par Thierry Magnier, la fillette surnommée ainsi est née de handicapés mentaux et traitée à l’école de « débile ». Une large place a été faite depuis deux décennies, dans le roman juvénile contemporain, aux handicaps de toutes sortes. D’autres problèmes sociaux sont aussi naturellement abordés, le chômage et son cortège de misères, le racisme et la difficile intégration quand on a hérité d’une double culture, la violence des banlieues et de la rue. Mais c’est le fait de romans qui visent un lectorat déjà mûr et l’on a assez reproché les indications de tranches d’âge pour ne pas engager de mauvais procès aux éditeurs qui font leur travail en laissant les auteurs témoigner par leurs récits sur un monde contemporain perçu à travers une sensibilité souvent écorchée et une écriture sans effets inutiles.
Aujourd’hui, la surveillance ne s’est pas relâchée comme si l’écrivain publiant ses écrits, non « pour la jeunesse » mais dans les collections jeunesse, devait aller au-delà de sa soumission à la loi de juillet 1949 dont il faudrait citer tout le paragraphe 2 pour en démontrer le caractère excessif.
Sans doute faut-il rappeler que les membres de la commission relative à cette loi de 49, outrepassant leur rôle de censeurs dans la presse, sont intervenus dans le processus de création des auteurs et des éditeurs. Dès 1951, ils transmettent aux éditeurs des consignes précises sur la représentation souhaitable des personnages, les limites de « l’affabulation » tolérable et des instructions détaillées recommandant la variété des rubriques, une sorte de nouveau « catéchisme » de la presse juvénile ! (2) L’écrivain pour la jeunesse sait qu’il doit se plier à davantage de contraintes que le romancier pour adultes, même si tout auteur écrit à la suite d’une émotion, d’un questionnement, d’un besoin urgent d’accoucher d’une histoire qui s’est autant imposée à lui que la nécessité de respirer. Déjà bridé parfois par une autocensure inavouée ou inavouable et, au final, encore contrôlé par les directeurs de collections et les éditeurs, il dispose des droits de la fiction et doit en plus de méfier de ceux qui reprennent une vieille recette pour l’accuser d’appartenir à une « littérature industrielle ».
Germaine Finifter, défendant « Le roman miroir de la société» a raison de souhaiter que certains romans « donnent envie de mener sa vie sans la subir ». Elle osait conclure : « Souhaitons que la littérature de jeunesse fasse s’interroger ses lecteurs sur eux-mêmes et sur le monde auquel ils appartiennent ».
Geneviève Brisac, directrice de collections à l'Ecole des loisirs apporte un éclairage intéressant, dans Lire au collège en 1999, quand elle écrit : « Les histoires d’édition ne sont pas des contes de fées et contrairement à ce qui peut se passer en littérature générale, ce qui dérange et provoque est mis de côté : il ne faut pas inquiéter, telle est la règle du marketing des livres de jeunesse. » Condamnée à « ne pas se hasarder à dire la vérité », cette littérature se contente « du faux thriller, des semblants de violence urbaine, de la pathologie sociale pasteurisée ». Gudule se plaint aussi de «directrices affligées du redoutable "syndrome de l’instit." ». Existent-ils encore « ces redoutables chirurgiens esthétiques qui se donnent pour mission de biffer, remanier, transformer, cisailler, réaménager joyeusement les textes qui leur sont confiés, sans égard pour l'auteur » ? Laissons les écrivains écrire, laissons les enfants lire et souhaitons que chaque « prescripteur », refoulant ses névroses, soit un vrai « passeur de livres ».

(1) En exprimant de telles hésitations, justifiées par le pamphlet de 1985-1987, j’étais loin d’imaginer que les nouvelles attaques contre l’approche légitime des réalités actuelles dans la littérature jeunesse viendrait d’un hebdomadaire de « gauche » ! Voir le dossier publié dans Le Nouvel Observateur n° 1962, du jeudi 13 juin 2002 n° 1962 : Quand le rose vire au noir et ma réaction dans la "Lettre ouverte à propos de la littérature jeunesse" sur ce blog, à la date du 20 janvier 2010.
(2) Sur le rôle de la censure exercée dans la presse juvénile, on peut consulter Fictions et journaux pour la jeunesse au XXe siècle (L’Harmattan, 2009), pages 178-181.


Merci au rédacteur en chef Vincent Bocquet qui a publié cet article dans le n° 67 de Lire au collège p. 6-10 (printemps 2004), avant de présenter fort élogieusement Un siècle de fictions pour les 8 à 15 ans (page 10)