jeudi 24 janvier 2013

"La Vie exaltante" des éditions de la Nouvelle France : une collection mal connue


"La Vie exaltante" des Editions de la Nouvelle France, une collection assez mal connue  (1)


Pourquoi si peu d’ouvrages historiques consacrés à l’édition française évoquent-ils cette collection qui a pourtant publié 42 ouvrages de 1943 à 1947 dont une quinzaine d’inédits ? Peut-être parce qu’elle symbolise assez bien toutes les ambiguïtés politiques d’une époque balançant entre la Collaboration et la Résistance.
L’appellation « Editions de la Nouvelle France », créée au moment où la France connaît le régime de Vichy est plutôt étonnante et le nom de la collection : « La Vie exaltante », dans un tel contexte pourrait sembler une provocation. (1)
Bien sûr, on pourra rappeler qu’une telle expression est généralement utilisée pour rendre compte d’une existence épique, dune carrière militaire exemplaire ou d’une vie vouée à la défense d’un idéal. On ne manquera pas de remarquer que c’est à la fin de 1944, seulement, que la collection obtient l’aval de la censure militaire, après avoir, il est vrai, publié habilement des ouvrages célébrant la courageuse libération du pays.
Voici comment les éditeurs présentent leur collection, en 4e de couverture de la réédition de l’Escadron blanc (n° 4) de Joseph Peyré : « Le titre de la collection n’est pas modeste mais la modestie n’est pas toujours opportune quand il s’agit d’évoquer les plus glorieuses références de notre histoire ou de réveiller les mâles vertus qui sont l’illustration de notre race. Que l’exemple soit puisé dans l’innombrable geste nationale ou qu’il soit offert par des héros inventés selon les règles traditionnelles, les textes de cette collection voudraient avoir pour mission de restaurer, d’entretenir et d’exalter les grandes vertus viriles qui sont le goût du risque et le sens de l’honneur ».      


Selon Elisabeth Parinet (Histoire de l’édition à l’époque contemporaine, Seuil, 2004, p. 368), les éditions de la Nouvelle France sont créées par le fils de Georges Crès qui ajoute ainsi « au fonds hérité de l’ancienne maison Crès, disparue en 1938 », une édition de « demi-luxe ».
De nombreux ouvrages sont de nouvelles éditions puisqu’il n’y a en tout qu’une quinzaine d’inédits.
Sans doute avec l’accord de l'occupant et grâce à un groupement d’éditeurs (on aimerait bien savoir lesquels), elles ne manquent pas d'un papier de qualité et publient, à tirage limité, des romans luxueux pour l'époque, reliés et illustrés, dans la collection "La Vie exaltante". Le tirage est généralement de 500 ouvrages, plus 80 hors commerce (certains ouvrages bénéficient de nouveaux tirages en 1946), tous illustrés en couleurs, avec des hors-texte. Les livres, au format 19,5 sur 14,5 cm., sont munis d’une jaquette mobile illustrée en couleurs
Au départ, la tonalité de la collection semble traditionaliste et nationaliste. La publication d’un livre consacré à Charlotte Corday, la meurtrière du révolutionnaire Marat, est assez édifiante. Certains auteurs sont maurrassiens, pétainistes et la présence du comte de Gobineau, précurseur de théories racistes, confirme cette orientation droitière (2).
Or, dans la deuxième moitié de l’année 1944, après la libération de Paris, la collection introduit d’autres sensibilités dès la douzième parution. Interviennent alors des auteurs gaullistes, tel Jacques Debû-Bridel (pour une vie de La Fayette, une vie au service de la liberté), des résistants, comme Paul Achard. Des ouvrages célèbrent adroitement le débarquement, les armées de libération sur terre, sur mer et dans les cieux.
Personnellement, j’apprécie la reconnaissance du rôle libérateur des soldats africains dans Le 3e R.T.A en Italie (Janvier-Août 1944), écrit par des mains anonymes.  
Après une réédition de L’Escadron blanc de Joseph Peyré, illustrée par Pierre Noël, le 6e volume est une réédition de La Guerre du feu de J.- H. Rosny, illustrée en couleur par Michel Jacquot, avant Marins de Surcouf et Pirates et négriers de Louis Garneray, mis en images par Timar. Sur le même thème sera publié Les Gentilshommes de la flibuste de Léon Treich. La mer et les marins inspirent d’autres rééditions de récits, comme L’Aigle de mer d’Edouard Peisson, L’Ancre de miséricorde (1944) de Pierre Mac Orlan, illustré par Guy Arnoux, Patrouilles à la mer. Dunkerque-Fessingue 1939-1940 de Pierre Dubard. Le récit de Jean Variot, Les Coursiers de Sainte-Hélène, superbement illustré par Luc-Marie Bayle (1914-2000), imprimé en juillet 1945, est « autorisé par la censure militaire en date du 30 octobre 1944 ».  
On rencontre aussi dans la collection une réédition du récit : Les Disparus de Saint-Agil de Pierre Véry, illustré par Beuville. En mars 1944 paraît le romanesque Pontcarral (1937) d'Albéric Cahuet (1877-1942), un auteur aux écrits dénotant parfois une tonalité pétainiste, réactualisé par le film de Jean Delannoy en 1942, réédition posthume mal mise en images par Joé Hamman.
Quelques  récits à dominante biographique célèbrent Du Guesclin et Le Fleuve. Les Grands heures de la vie de François Garnier de Roger Vercel ou Claude Bernard ou l’aventure scientifique de Raymond Millet. 
La publication du 30e volume, La Grande épreuve, roman montagnard dédié à François Mauriac, second volume du diptyque Le Soldat de la neige de Paul Achard, au cours du 4e trimestre de 1945, laisse perplexe. C’est vrai : la tonalité religieuse dominant le 1er tome : Le Héros des Alpes, célébrant Saint Bernard de Menthon, est amplifiée dans le 34e volume, dû à Charles Pichon qui consacre, avec imprimatur, deux ouvrages biographiques à Charles de Foucauld : Le Houzard, puis Le Saint du Sahara.  Le dernier ouvrage de la collection, le n° 42,  semble être Matterhorn de Joseph Peyré, en 1947. (3)



(1) La consultation de l’ouvrage de Pascal Fouché : L’Edition française sous l’Occupation 1940-1944 (mais je n’ai lu que le tome II) ne m’a pas apporté d’éclaircissements. Les deux volumineux ouvrages ne mentionnent en tout que deux brèves notes.  
Le gros ouvrage, L’Edition française depuis 1945, ne nous renseigne guère. On y apprend que c’est « la Librairie de l’exportation Gaulon et fils (qui) représente un temps les Editions de la Nouvelle France » (p. 717) et que ces éditions « reprennent leurs activités » ( ?...) le 24 mai 1949 (p. 806).  
Les faibles tirages, en général 500 exemplaires luxueux, parfois « sur velin B.K.F de Rives, numérotés de 1 à 500 », d’une collection vouée en outre à la jeunesse, peuvent aussi expliquer le faible intérêt des historiens de l’édition pour cette collection.
(2) Un auteur de la collection,  sera condamné à la Libération, de vingt ans d’indignité nationale. Un autre, mis à la porte de l’Education nationale, est suspecté d’antisémitisme.
(3) Les éditions de ces ouvrages ne sont pas toutes reprises dans les bibliographies « officielles » des divers auteurs.

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